Feuilleton. Les Carnets d'ailleurs de Marco et Paula #44 : parler acronymes et fêter Noël à Kinshasa...

Par @Culturebox
Publié le 23/12/2015 à 12H00
Marco & Paula : Carnets d'ailleurs #44 1 © Paula

A Kinshasa, ces jours-ci deux sujets de conversation reviennent fréquemment : le dialogue national et le poulet de Noël. Paula, quant à elle, fait une indigestion de sigles, acronymes et autres galimatias.

Le dialogue national est devenu le grand sujet politique congolais et le gouvernement s'active à le promouvoir à défaut de le planifier. Les banderoles et affiches fleurissent en ville. C'est beau, aussi beau que les décorations de la fête de Noël des chrétiens. Quelques commissions, groupe de travail, experts préparent ce grand moment de dialogue à grand renfort de séminaires, retraites occasionnant le paiement de frais de déplacements très prisés en cette période pour financer les fêtes de fin d'année.
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© Paula
Celles-là coûtent cher, ici comme ailleurs, car l'usage entre deux messes est de recevoir la parentèle moins argentée pour qui souhaiter « bonana » est tarifé, comme me l'expliquaient deux collègues. Comme je leur demandais s'il existait au Congo, un menu typique pour Noël, elles me répondirent que les gens mangeant beaucoup ce jour-là et qu'il faut surtout préparer une grande quantité de plats différents. Toutefois, elles ont précisé qu'on mange du poulet, enfin, ceux qui le peuvent. Descendante d'Henri IV, je dois bien avoir un milliardième de son patrimoine génétique, je pensais que le poulet était un plat banal d'autant plus que je me suis habituée en Afrique à voir les poulets pousser partout, même en ville. Elles commencèrent par me parler de contingences pratiques : les gens sont en location, partagent des parcelles, manquent de place. Ou financières : l'aliment pour poulet coûte cher. Comme je restais dubitative, elles ont admis que pour le Congolais des villes, tout ce qui est associé à l'agriculture est l'affaire des gens sans savoirs (nous dirions des ploucs, des péquenauds) et que les Kinois ne sont pas prêts à faire du compost sur leur balcon. Je comprends mieux pourquoi les potagers communautaires pour diminuer la malnutrition dans les quartiers populaires sont de fausses bonnes idées.
 
Sans doute pour bien préparer son «dialogue national inclusif »*, le gouvernement du plus vaste pays francophone a décidé de publier ses messages "twitts» et ses communiqués en anglais parfois même avant les versions françaises.  Il est dit que DRC Notes, le service de diffusion affilié au ministère de la communication et des médias, est lié à une société américaine. Ceci expliquerait-il cela ? Certains groupes rebelles anglophones dans l'est apprécieront de pouvoir enfin comprendre les propos de la Présidence; la masse laborieuse congolaise, déjà en butte avec le français, devra faire avec.  
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© African Development Bank Group
Extrait de mon dernier rapport :

"NAC : 23 CPS dans AS de ZS/BB + 45 VaD et 38 CpoN dans ZS/BM
SGVB : 26 AT dans HGR Ndjili + 8  supervisions du BCZ"... 
Et tous mes collègues comprennent. Pour les non francophones majoritaires de mon organisation, j'inverse l'ordre des acronymes ou modifie des lettres, donnant tout de même quelques indices à mes lointains lecteurs pour qui l'anglais n'est qu'une langue de travail et le français un babillage exotique. Cet extrait est sibyllin, désolée pour les non-initiés. Chaque groupe cultive son langage exclusif depuis le « louchébem » des bouchers parisiens jusqu'aux « éléments de langage » des diplomates. Nous ne sommes plus au XVIIIème siècle au cours duquel « le terme de métier et tout ce qui rappelle le spécialiste sont considérés dans les pays de culture de cour comme des fautes de style » selon Norbert Elias dans son ouvrage La civilisation des mœurs. Aujourd’hui, pour être pris au sérieux, il nous faut user et abuser de jargons, du moins le croit-on trop souvent.
Pour mon travail, je jongle donc avec trois langues : le français congolais, l'anglais utilitaire et le langage codé de mes secteurs d'intervention. Au bout de trois mois, je commence à maîtriser mais je me heurte encore à des énigmes perturbantes. Ainsi, j'assistais cette semaine au cluster nutrition au cours duquel l'UCFH, nous expliquait comment obtenir des financements du CBPF : entre autres joyeusetés, il fallait l'avis du CPIA. A ce moment, une grande fatigue m'a saisie : de quoi parlions-nous ? Jusqu'à présent, dans mon entendement, le CPIA désignait le Country Policy and Institutional Assessment de la Banque Mondiale, dont la logorrhée acronymique est légendaire ; mais que cela venait-il faire ici ? J'ai finalement trouvé la solution sur Internet où quelques mots-clefs additionnels m'ont permis d'écarter également le Criminal Procedure and Investigation Act anglais, le Canadian Plastics Industry Association et quelques obscurs signifiants en rapport avec les animaux de laboratoire ou les agents d'assurance. 
 
 
 *Inclusif, le mot valise à la mode, décliné à toutes les sauces maintenant que «résilience» a été vidée de sa substance à force d'être galvaudée. Si le premier m'agace, je suis ravie que le second retrouve sa juste place dans la sphère psychologique.

Tout Nomad's land.


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