Carnets d'ailleurs de Marco & Paula #73: "Lola ya Paula"

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 14/07/2016 à 08H14, publié le 13/07/2016 à 16H26
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"Lola ya Paula" (le paradis de Paula, en lingala*). Après deux heures passées à réunir dans des malles leurs effets et leur fonds de cuisine, Paula et Marco ont pris leur envol pour un mois de vacance au Centre Hippique de Kinshasa. Vacance au singulier, car il s'agit d'occuper la maison des entraîneurs du centre partis se rafraîchir en Belgique, et de s'occuper de leur chien.

Nous sommes arrivés hier soir dans notre résidence de vacances, en plein cœur de Kinshasa, mais nous ne pourrions en être plus loin (sauf, bien évidemment, à prendre l'avion pour une exotique destination dans le monde moderne). Chez nous, en ville, le matin, on entend le cri de la vendeuse de manioc et les clac-clac des cireurs qui entrechoquent deux bouteilles vides en signe de bonne arrivée, l'après midi les cris des enfants et le bruit des poids lourds qui gravissent la pente rocailleuse et sableuse de notre rue, et le soir l'occasionnel mariage ou décès, ou les incantations d'un prêcheur en mal d'ouailles. Et plus ou moins en permanence, le grondement sourd de la ville et du carrefour qui, à cinq minutes de chez nous, ne dort jamais. 
 
Dans notre petite villa, que l'on croirait tout droit tirée d'un magazine colonial belge des années cinquante, règne un calme hypnotique. Le soir, on entend l'égrènement des secondes par la pendule du salon, qui vous transporte un instant ou plus dans une solitude de refuge rural des tréfonds du plateau de Langres. Dehors, il fait nuit noire, et parfois on entend un cheval hennir doucement dans les écuries un peu plus loin. Au delà de nos fenêtres s'étendent soixante hectares de forêt tropicale où bruissent les mystères de nos imaginations, et s'agitent les mauvais esprits.
 
Pour Paula, qui a, collé aux os, un vieux rêve d'élevage de chevaux, c'est évidemment le paradis sur terre. Lola. Ce matin, elle était debout à six heures et en un clin d'oeil elle avait disparu pour une longue ballade avec le chien et un salut amical aux équidés ; ce soir, d'abord les chevaux, ensuite le chien. Nous sommes loin.
 
Loin ? Sauf que cet après-midi, je suis allé faire les courses dans le centre ville tout proche. Je devais me reprendre un forfait internet. Les prix ont encore changé. Il y a deux mois, un abonnement de dix gigas coûtait cent dollars ; il y a un mois, il couta soudain cent soixante cinq dollars ; cette après midi, il ne coûte plus que cinquante dollars, et pour cent dollars, vous pouvez maintenant vous offrir 30 gigas. Je demandai à l'employée ce qui nous valait cette largesse. C'est le gouvernement, souffla-t-elle. Il y a un mois, c'était aussi le gouvernement, qui pourtant jurait alors ses grands dieux qu'on ne l'y prendrait pas. Le temps d'un clin d'oeil j'eus l'envie de lui dire que je ne savais pas qu'il y avait un gouvernement en cette contrée, mais décidai de garder les esprits mauvais par devers-moi.
 
Au supermarché, le seul de Kinshasa où je peux trouver le chocolat noir qui nous régale tous les deux, je constate que la devise dévisse ; il y a trois mois le dollar s'échangeait dans les boutiques pour 930 francs congolais. Il y a deux mois il commençait à grimper : 980 francs. Il y a quinze jours, 1020. Cette après midi, 1100 francs. Une grimpette de près de 20%. Mauvais esprit encore, j'en conclus que les affidés de "K qui-se-tait" entendaient très fort les sirènes de l'alerte et s'étaient mis à changer à tour de bras toutes ces encombrantes mallettes de francs congolais qui traînent sous les lourds canapés de leurs salons.
 
Détour par les Appalaches. Je lisais l'autre jour dans le New York Times une revue du livre “Hillbilly Elegy” de J. D. Vance, un ancien marine et diplômé de Yale Law School ("la Mecque plus ultra" des écoles de droit américaines) dont la famille s'essaya à échapper à la glu sociale des Appalaches, région montagneuse et pauvre de l'Est des Etats-Unis. Le critique, David Brooks, évoque la “culture de loyauté” qui caractérise les populations des petites villes de cette région, et comment cette loyauté pouvait se tourner en franche hostilité contre ceux qui voulaient échapper à leurs griffes et se faire leur place au soleil, loin du brouillard des Ozarks.
 
Cela me rappelait de multiples conversations que j'ai eues en Afrique, la dernière avec un ancien directeur du Ministère de la fonction publique d'ici, qui m'expliquait à quel point il est difficile d'échapper à la culture traditionnelle. Son beau-frère, qui avait fait ses études d'ingénieur aux Etats-Unis, puis une belle carrière de trente ans dans une multinationale, marié à une Américaine, avait, sitôt rentré au  pays, repris toutes les “bonnes vieilles habitudes”, à commencer par ajouter quelques épouses à sa collection. D'autres interlocuteurs ont évoqué avec moi comment ceux qui “veulent sortir du lot”, tout comme ceux qui veulent mettre un terme aux incessantes demandes monétaires de leur clan, font bien de partir loin s'ils ne veulent pas se faire empoisonner pour avoir osé marcher en dehors des clous de la tradition et des liens familiaux.
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Aux Etats-Unis, ces communautés féroces sont minoritaires et isolées géographiquement. En Afrique, il n'y a pas de porte de sortie: toute la société fonctionne encore sous ce mode traditionnel. Un développement économique et social, et donc une société moderne, vont avoir du mal à se faire un chemin sous cette étouffante cloche tropicale. C'est peut-être une même aversion qui avait un jour poussé André Gide, individualiste flamboyant, à écrire au début du XXème siècle: “Familles, je vous hais”.
 
 *"Lola ya Paula" : le paradis de Paula, en lingala.


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