Carnets d'ailleurs de Marco & Paula #69: “Prions pour qu'il meure”

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 15/06/2016 à 15H45, publié le 15/06/2016 à 12H00
Nomad's 69 6

Même quand il y a le courant chez lui, Marco se retrouve dans le noir des "manips" des uns et des outres, des opérateurs télé-faux-niquent aux opérateurs poly-tiques.

Un matin de la fin mai, ayant navigué tout le mois, je me trouvai fort dépourvu quand le débit fut ténu. Plus un octet, plus une page internet. Je m'en allai chez le fournisseur renouveler mon crédit, mais quelle ne fut pas ma stupéfaction ! Les dix gigas dont j'avais besoin pour naviguer tout le mois étaient passés de 100  à  235 dollars – sans préavis ni explication. Je me trouvais contraint de n'acheter que 4 gigas à 62 dollars. Une misère d'octets.  Furieux, mais aussi curieux, je demandai des explications – on me raconta que tous les autres fournisseurs avaient également augmenté leurs tarifs, et que c'était une décision du gouvernement (après tout, on ne prête des abus qu'aux incompétents, ou aux malintentionnés, et dans le cas d'espèce, les deux explications valent).
Forfait (définition) : “Faute grave, sortant de l'ordinaire, commise de façon audacieuse, et paraissant plus monstrueuse du fait de la qualité de son auteur.”

Forfait (définition) : “Faute grave, sortant de l'ordinaire, commise de façon audacieuse, et paraissant plus monstrueuse du fait de la qualité de son auteur.”

Pendant quelques jours je m'enquis à droite et à gauche, et par l'intermédiaire de Paula grandes oreilles j'appris que le bureau Orange du quartier était notoirement peuplé d'abrutis et que la hausse des tarifs ne devait s'appliquer en fait qu'au 1er juin. Les Orangistes locaux avaient donc pendant quelques jours empoché la différence entre anciens et nouveaux tarifs, profitant de l'opacité crasse de l'économie congolaise. Deux semaines plus tard, quand je dus retourner chez ces étrangleurs de la communication (mais cette fois dans un bureau sis dans le plus grand hôtel de Kinshasa, que le management Orange a dû se résoudre à peupler de gens qui savent un minimum ce qu'ils font), je compris aussi que mes abrutis avaient confondu deux options de pré-paiement, et que mes dix gigas valaient après la hausse “seulement” 155 dollars, soit une hausse de “seulement” 55%.
 
Pendant que je m'enquérais de ce hold-up inattendu, j'entendis toutes sortes de rumeurs, dont une qui disait que le coût des unités téléphoniques avait lui aussi augmenté. Chic, me dis-je, ça va être le début d'un rude bordel – la populace va mettre la ville à feu et à sang ! Donc, quand quelques jours plus tard le vendeur du coin de ma rue me demanda douze dollars au lieu de dix pour mes unités téléphoniques, je pris la chose avec un peu plus de philosophie. Le grand soir venait ! En fait, le coût des unités n'avait pas bougé d'un cent, et le vendeur du coin de la rue faisait lui aussi son profit de l'obscurité ambiante. Cet incident a une suite absurde et cocasse; pendant plus d'une semaine l'escroc au petit pied du coin m'a contacté tous les jours – après tout, il avait mon numéro de téléphone – pour me demander si j'allais bien... Je me suis dit qu'il avait un grand avenir dans la politique congolaise.
                                                                                                                             
Alors, quid de cette augmentation ? Il semble – mais il semble seulement – qu'elle ne soit pas du fait du gouvernement, qui n'a pas le “droit” de réguler les tarifs de la téléphonie, mais qu'elle soit plutôt le résultat d'une entente oligopolistique entre les opérateurs de la place. Que le gouvernement mente et ait en réalité laissé faire, sinon encouragé la manœuvre, n'est pas du domaine de l'absurde, mais plutôt du vraisemblable. Le ministre en charge des technologies de communication a juré ses petits dieux qu'il n'était au courant de rien, ce qui prouve soit qu'il est incompétent (comme son prédécesseur, renvoyé la queue basse après qu'une vidéo de ses masturbations devant l'ordinateur ait fait le tour des écrans locaux), soit qu'il ment. Ou les deux. De toute façon, le Congolais de base n'en saura rien – il n'y a eu une aucune enquête des médias congolais sur cette manip (l'article le mieux informé se trouve sur le site de Radio France International) et, d'autre part, ne nous berçons pas d'illusions : l'augmentation du coût des communications internet ne concerne qu'une frange urbaine minimale, et la “Nuit Debout pour l'internet” de ce dernier samedi s'est soldée par un flop fort silencieux. Les chiots aboient, l'augmentation passe.
Nomad's 69 6
Perplexe malgré tout, et curieux de l'arrière plan économique de cette affaire, je me mis en quête d'informations vérifiables. J'en trouvai extrêmement peu. Allez savoir ce qui se passe sur le marché de la télécommunication en Afrique, c'est le black-out. Comparaison des coûts ? Explications sur les débits ridicules que l'on nous octroie ? Alternatives ? C'est le trou noir – aucune information ne sort de cet abysse. J'ai tout de même trouvé un rapport de 2013 de l'International Telecommunication Union (une agencette des Nations Unies): “Etude sur la connectivité internationale d'internet en Afrique Sub-Saharienne”, qui n'a pas vraiment éclairé ma lanterne mais où j'ai appris deux ou trois choses, dont celle-ci: en 2012 le coût de la bande passante sur les câbles intercontinentaux était 2 000 fois plus élevé (ce n'est pas une faute de frappe, j'ai bien écrit: deux mille fois) entre l'Afrique et l'Europe qu'entre l'Europe et l'Amérique du Nord. Je ne sais pas à quelle main invisible on doit ce tour de passe-passe, mais elle doit en tout cas être fort avisée d'opérer ainsi dans les ténèbres africaines.
 
Suivi des informations parues précédemment dans cette rubrique: quelques taxi-motos ont tout de même osé pétarader avec sur la tête le casque offert par le raïs qui-ne-veut-pas-partir. Au bout de quelques jours ils se sont fait rosser dans les “quartiers” – c'est une application du darwinisme à la politique : si tu ne comprends pas ton biotope politique – un Kinshasa majoritairement allergique au Kabila – tu encours la rage populaire, surtout si en plus d'être bête tu es faible.
 
Vignette que j'ai trouvé amusante sur les manifestations du 26 mai: en passant devant le parlement, abondamment ceinturé par la police, un groupe s'est arrêté puis agenouillé devant les forces du mal et s'est mis à prier Dieu pour que Kabila meure – rapidement si possible. Si cela s'était passé à Paris, on aurait pu dire que c'était une scène de happening politique à la mai 68 – à Kinshasa, il faut bien se rendre à l'évidence, ils priaient vraiment Dieu pour que Kabila meure vraiment. Ça, c'est du discours politique.
Lieu de prière fervente: "Que K. meure!"

Lieu de prière fervente: "Que K. meure!"

 
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