Carnets d'ailleurs de Marco & Paula #66 : Temps de vacance

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 26/05/2016 à 11H51, publié le 25/05/2016 à 13H37
Terrasse de café...

Terrasse de café...

© Paula

Après avoir tutoyé le Danube, Paula a repris langue avec la Seine du coté des banlieues chics du 92. Adieu palmes congolaises et pins danubiens ! Depuis la terrasse, elle contemple l'immeuble d'en face.

Les humanitaires sur le terrain ont souvent le droit a une semaine de récupération tous les deux ou  trois mois suivant le contexte de leur mission. Quand je travaillais dans les camps de réfugiés de Dadaab au Kenya, j'avais cinq jours tous les deux mois pour sauvegarder ma santé mentale. Un poste à Kinshasa est classé 4 étoiles sur l'échelle du confort humanitaire aussi je suis sur un rythme de trois mois.
 
Souvent, cette semaine se passe dans le pays ou dans son voisinage car huit jours sont trop courts pour envisager un voyage éloigné : fatigue, prix des billets et des éventuels visas. Certaines organisations interdisent même à leurs expatriés de quitter le pays pour qu'ils prennent vraiment du repos. 
 
J'avais négocié avec mon organisation de coupler une récupération avec une formation en Slovaquie et j'ai ainsi pu passer une  huitaine de jours chez ma sœur, en région parisienne, la toute proche banlieue accessible avec un ticket de métro. A moi, les délices de la vie parisienne !
 
Ne pas en déduire que je viens de profiter de cette semaine pour voir huit films, visiter huit expos, ou vernissages, écouter huit concerts. Quelle qu'ait été la frustration culturelle de mes sept derniers mois congolais, je ne suis pas parvenue à faire plus de deux sorties au cinéma. Parce que huit jours sont terriblement courts pour dormir, lire (j'ai tout de même lu quatre romans), partager des moments en famille ou entre amis et, nettement moins plaisants, pour faire des courses, aller chez le médecin, se faire enfin couper les cheveux et leur ôter cinquante nuances de gris (décidément pas mon truc) et mettre à jour toutes les affaires administratives délaissées jusque-là.
 
Et je devais passer devant le jury ! Depuis un an, j'étais dans une démarche de VAE. Derrière ces trois lettres se cachent un dispositif que je trouve bienvenu : la validation des acquis de l'expérience ou comment obtenir un diplôme en prouvant que vous avez appris en travaillant tout ce que l'école vous aurait enseigné.
 
Être à Paris m'a permis de soutenir mon dossier en "présentiel" comme aiment à dire, les enseignants ; je ne souhaitais pas vraiment défendre mes propos à distance via Skype ou tout autre système soumis aux aléas d'une connexion internet. Et je trouve plus confortable de bien voir les gens avec qui je parle. Pour la petite histoire, j'ai obtenu mon diplôme et m'en trouve fort ravie.
 
J'avais imaginé aller voir ceux de Nuit Debout pour humer l'atmosphère et me réchauffer à leurs propos mais c'était loin, il faisait froid et je n'étais pas certaine qu'ils sentent tous bon le sable chaud. Pourtant, j'aurais aimé me sentir moins perturbée par les laissés-pour-compte du gai Paris. J'en ai croisés beaucoup. Quand on fréquente comme moi la pauvreté au quotidien dans les villes et villages africains, on prend de la distance, on "contextualise" en permanence pour ne pas se sentir trop déprimée : les filets sociaux quand ils existent ont des mailles bien trop larges, l'entraide familiale ou communautaire ne fonctionne plus dans les grandes villes si elle y a jamais fonctionné du reste, les institutions sont gangrenées par la corruption, l'éducation est  minimaliste, etc..., etc... Mais en France ! Comment peut-on voir une famille installer ses duvets sur le trottoir ? Je sais ! Une douzaine d'années comme travailleuse sociale et la lecture des ouvrages d'un Bourdieu, d'un Zola ou d'une Florence Aubenas, me l'ont bien fait comprendre, toutes les sociétés génèrent des laissés-pour-compte et la vie peut être bien grise partout. Mais je l'accepte moins dans un pays comme la France que dans les pays aux derniers rangs des classements socio-économiques mondiaux.
 
Nomad's 66 4 © Getty
Jeudi fut particulièrement riche en confrontations, pas toutes douloureuses d'ailleurs. Il y eut d'abord ce gars qui se met à lire à voix haute la page du roman que je suis en train de lire. Nous sommes dans le métro. Dans le texte alterne le prêche d'un prêtre avec des éléments dramatiques. Mon voisin déclame les paroles religieuses en les déchiffrant laborieusement, postillonnant en raison des nombreuses dents qui l'ont fui. Je lui souris. Il est ravi. Le temps de m'expliquer qu'il va à la messe tous les jours, il est arrivé à destination et s'en va poursuivre sa quête.
 
Plus tard, je dépasse un gars ventru et grisonnant se traînant péniblement dans la bruine. A ses pieds deux vilaines espadrilles dont une avec une semelle compensée. Comme j'attends le passage à un croisement, il me rattrape et je découvre son sweat informe, taché de ce qui me semble être des vomissures.
 
Le soir, je sors guillerette d'un dîner chez des amis et m'en retourne tranquillement prendre le métro quand je vois un gars assis sur son duvet en face d'un hôpital. Il tousse d'une manière épouvantable. Il fait froid. Je sors quelques pièces, lui propose une aspirine. Il ne parle pas français, et dans un anglais basique m'explique qu'il ne peut pas prendre de médicaments. Pour illustrer son propos il sort de son sac une liasse de papiers et y farfouille jusqu'à trouver une photo qu'il me tend satisfait : une radio de son poumon. Il n'a plus la tuberculose. Par contre, autre cliché à l'appui, il a un ulcère. Nous causons. Je n'ai pas de portable aussi je ne peux appeler le SAMU social dont il connait le numéro mais qu'il ne parvient pas à joindre. Il me propose pour finir de me chanter une chanson. Il cherche sur son i-quelque-chose, me propose une oreillette (je me garde de la plaquer contre mon oreille, je crains les poux, pour tout dire) et se met à me chanter un tube de Desireless dans les années 80, Voyage voyage.  
 
C'était à Paris. Aujourd'hui, je suis rentrée à Kinshasa et je retrouve mes miséreux coutumiers comme les familles du Congo d'en face, installées sous un abri -une plaque de tôles posée en biais sur le mur- si étroit que je n'ose imaginer comment ils s'arrangent pour y dormir. Ils sont installés dans la rue voisine de notre appartement. A chaque orage, je pense à eux.
Nomad's 66 2 © filsdupays.mondoblog.org

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