Carnets d'ailleurs de Marco & Paula #61 : L'eau potable est une vue de l'esprit

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 23/04/2016 à 15H14, publié le 20/04/2016 à 14H25
"Home, sweet home"

"Home, sweet home"

© Marco

Six mois après avoir débarqué au Congo là, Marco et Paula pénètrent un peu plus à l'intérieur des terres, et comme c'est un mauvais film, la tension baisse.

La semaine dernière, nous avons finalement quitté l'appartement fort dispendieux que nous occupions dans le centre ville – dans une petite rue chic qui devait avoir vu son dernier goudron il y a dix ans – et nous avons emménagé dans un appartement un peu moins grand avec un charme vaguement rétro-colonial et la possibilité d'entrapercevoir le fleuve, dans un quartier où il est encore moins recommandé de se promener dans la rue mais qui est beaucoup plus calme (nous avons échangé les appels des taxis collectifs pour des chants du coq très tôt le matin).
 
Dans l'immeuble précédent, le propriétaire libanais vivait sur place, et il y avait donc eau et électricité à tous les étages, tout le temps. Dans la concession où nous nous sommes cloîtrés, il y a de l'électricité, mais pas tout le temps; le lendemain de notre emménagement, Paula s'est retrouvée sans courant pendant 18 heures. Quant à l'eau, il y en a – pas tout le temps non plus, avec le plus souvent juste une pression de mourant, et pour le moment seulement dans l'option eau froide (le propriétaire dit qu'il va bientôt faire réparer l'eau chaude). Ça n'est pas grave, nous avons de la chance: à l'étage du dessus, les nouveaux locataires, eux, n'ont pas d'eau du tout – ni chaude, ni froide, ni au goutte à goutte – plus de quinze jours après avoir emménagé.
 
Pendant que Paula se faisait les malles, je me trouvais comme un coq en pâte dans un monastère de Kinshasa, en retraite avec des membres du gouvernement pour élaborer – justement – le "Document de politique nationale du secteur public de l'eau". C'est à dire de l'eau supposément potable qui sort du robinet, ce qui est vrai seulement pour quelques-uns, puisque le taux de desserte flotte autour de 50%, et si vous ne comptez que les ménages qui ont un robinet dans leur cuisine et/ou leur salle de bains, on doit couler droit vers les 5% (les 45 autres ayant accès à des bornes fontaines dans la rue, ou à un robinet collectif dans la concession).
Alimentation en eau potable dans le district de l'Ituri.

Alimentation en eau potable dans le district de l'Ituri.

© Nick Hannes
Cette histoire d'eau potable m'intriguait. Avant d'arriver à Kinshasa, on m'avait fait abjurer l'eau du robinet, et d'ailleurs, dans l'hôtel où nous avions commencé notre séjour – comme dans tous les autres hôtels de la ville où sont parachutés les "expats", la chambre était abondamment fournie en bouteilles d'eau. Potable. Au détour d'une discussion, j'appris que le problème venait du fait que les canalisations sont percées. Ce qui, en soit, ne devrait pas poser d'autre problème que celui d'un gaspillage assez insensé, mais l'absence de pression constante (ou même suffisante) fait que des eaux souillées rentrent dans les tuyaux percés. Bref, la desserte en eau potable est juste une vue de l'esprit, il ne s'agit que d'eau canalisée. Pour paraphraser Reiser, on vit dans un pays formidable!
 
Cette élaboration d'une politique de l'eau tombe à point: ça fait vingt ans que le document est dans le pipeline, comme on dit chez moi. Lui aussi doit être percé.
 
Quand j'évoquai avec un collègue nos problèmes éclectiques, il s'étonna: il n'y a pas de générateur chez vous? avec, comme en sous-entendu, “un blanc sans générateur, c'est pas vraiment un blanc.” Je lui expliquai que, si, il y avait bien un générateur, mais personne pour mettre du carburant dedans. La concession, qui a – il faut bien dire – un peu des allures de fort des Abruzzes, a plusieurs propriétaires qui s'en lavent les mains. Il ne reste donc plus qu'au fretin pris dans la nasse à s'en débrouiller.
Castello di Rocca Calascio. 

Castello di Rocca Calascio. 

© Foto Castelli
C'est ce que l'on appelle communément, dans le métier, un problème d'action collective, et, pour ceux de mon école, c'est l'un des problèmes fondamentaux du développement. Dans les pays qui, au fil des siècles, ont poli des États, des administrations, des lois, des formules contractuelles, des systèmes judiciaires et des mécanismes de règlement des conflits, c'est un problème sans fondement. Ici, c'est un problème insurmontable ou presque. Donc, quand la compagnie électrique fait défaut, notre concession plonge dans le noir et se retrouve pour un moment au cœur de l'Afrique.
 
Rubrique “Silence, on bombarde” : Selon Amnesty International, l'armée du Sassou de-l'autre-coté-du-fleuve a bombardé récemment des villages qui se trouvaient être le lieu de résidence de quelques méchants opposants. Il y a eu des morts, mais on ne sait pas combien. Des hélicoptères auraient bombardé des écoles. Un opposant de Pointe-Noire aurait disparu dans les geôles des gentils services de sécurité. Tout cela doit bien embêter le preux François Hollande, qui avait réussi à obtenir du Sassou un gros chèque pour l'organisation à Paris de la COP 21.
 
Circulez, il n'y a rien à voir.
Dans le cadre de la chasse lancée par Paula, “Cherche commentateur enthousiaste, ou au moins positif, sur le Congo”, je n'ai encore trouvé personne. Alex, le chauffeur/entrepreneur que j'emploie parfois, m'a juste expliqué hier – je le cite, avec sa permission – que “les Congolais sont des mules. Ils ne comprennent rien à rien”. Et ne me dites pas que j'ai mal entendu, il l'a répété plusieurs fois, avec même une certaine jubilation. Peut-être doit-on mettre cette remarque dans la catégorie des comparaisons animalières, avec le fameux “les Français sont des veaux”. Et, en cette période de mutations génétiques florissantes, on pourrait sans doute envisager de croiser des veaux avec des mules. Voyons, ça nous donnerait soit un "Congo çais" (tout), soit un "Franç lais" (très).
 
Non, je n'ai pas honte. 


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