Carnets d'ailleurs #71: L'art africain, c'est aujourd'hui qu'il naît!

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 29/06/2016 à 16H45, publié le 29/06/2016 à 13H26
Toile de Roger Botembe, "le taureau".

Toile de Roger Botembe, "le taureau".

Marco a retrouvé son dérivatif favori de nomade intello, la chasse à la peinture, et, le temps d'un après-midi à l'Institut, il retrouve le sourire.

Roger Botembe signe ses toiles et ses fresques en inscrivant son nom sens dessus dessous. J'ai vu ça sur la très grande fresque qui orne un des murs du bar du centre équestre, qui est d'ailleurs le seul endroit où j'ai jamais vu une de ses œuvres exposée. Il a expliqué la signification de ce geste dans une interview, en 2009: 

Je signerai toujours mes œuvres à l’envers tant que la situation du Congo ne va pas s’améliorer

Sur les toiles récentes que j'ai pu voir sur l'internet, sa signature est toujours sens dessus dessous. Je crains qu'elle ne se remette à l'endroit avant longtemps. Peut-être même jamais.
 
Ce samedi dernier fut, sans conteste, la journée la plus intéressante des neuf mois de mon séjour au Congo. Avec Paula, nous avions décidé de partir à la chasse aux peintres et sculpteurs, activité favorite que je pratique dans tous les pays où je travaille. J'avais déjà fait un repérage dans ce qui est désigné comme la grande galerie de Kinshasa, à quelques rues de chez nous, où je n'avais vu que des toiles pour touristes et un million de babioles variées. J'évoquai ma déception avec un ami américain qui traîne ses guêtres ici depuis quelques années. Il nous recommanda d'aller plutôt visiter l'Institut des Beaux-Arts de Kinshasa, ajoutant que la propriétaire de la galerie gardait sans doute les toiles vraiment intéressantes dans un lieu plus exclusif, pour les amateurs éclairés ou friqués.
 
Les bâtiments de l'Institut sont éparpillés dans un grand parc, au cœur de la ville, du côté de la cathédrale. A coté de l'Institut d'architecture. Sur les pelouses, disposées de manière plutôt éparse, des sculptures en mauvais état. En moins de deux minutes, j'étais de mauvaise humeur, et me plaignis auprès de Paula de ces œuvres “calamiteuses”, prêt déjà à armer le bazooka dialectique.
 
Dans les villes du premier monde, il existe un marché de l'art fort bien organisé et discriminatoire: il y a les galeries de la rive droite, spécialisées dans les valeurs sûres du haut du marché, les galeries de la rive gauche dans la peinture “historique”, puis du côté de la Bastille les ateliers des artistes qui tentent de se faire un nom, à Montmartre et sur les quais la production pour les touristes, et aux Galeries Lafayette les tableaux que l'on retrouve dans la rubrique décoration de Marie-Claire.
 
Dans les pays du dernier monde, les vendeurs d'art font l'économie du triage, et on peut trouver des toiles d'un peintre qui a le talent d'un Georges Braque – et la malchance d'être africain – à côté d'un tableau de femme du village à son mortier (l'équivalent africain du Poulbot), les œuvres de producteurs d'images à la recherche du “beau”, et des toiles pseudo-artistiques en mauve et noir pour intérieur de parvenu. D'où l'idée de la “chasse” ; il s'agit de débusquer l'oiseau rare.
Sylvain Selekon au travail dans son “studio”, les jardins de l’Institut français de Bangui.

Sylvain Selekon au travail dans son “studio”, les jardins de l’Institut français de Bangui.

C'est ainsi que j'ai rencontré, il y a plus de dix ans sur un marché artisanal de Bangui, en face des bureaux de la Banque mondiale, trois toiles qui m'ont intrigué. Je m'enquis, on m'expliqua que le peintre venait de temps en temps voir si ça mordait, et on me suggéra de revenir un autre soir vers 18 heures. Je rencontrai ainsi Sylvain Selekon, un homme viscéralement peintre, qui un samedi m'invita à venir voir les toiles entassées chez lui, au fond d'un quartier poussiéreux, avec sa femme qui préparait le repas sur un feu dans la cour.
 
Nous sommes toujours en contact, et il peint toujours, que le pays soit en guerre ou avance vers un semblant d'ordre. Je l'ai aidé dans ses démarches pour obtenir d'une fondation new-yorkaise l'une des quelques bourses qu'elle accorde pour aider les peintres à sortir d'une mauvaise passe. Les démarches ont duré trop longtemps, au moins deux ans si je compte bien, mais il y a un mois il a reçu l'aide promise.
 
Quand nous sommes entrés dans la première des deux galeries d'exposition de l'Institut des beaux-arts de Kinshasa, je suis tombé en arrêt, comme un setter irlandais bien dressé, devant une toile magnifique de Frank Dikisongele. Il avait une seconde toile exposée sur le mur dans la périphérie droite de mon champ de vision. Ma mauvaise humeur s'est dissipée comme la brume du matin sous les premiers rayons de soleil (et tu me mets un coup de violon là-dessus, coco, pour souligner le moment). Le reste de ce qui pendait aux murs était sans grand intérêt, mais dans la pièce à coté il y avait un collage dramatique et un peu rêveur de Eddy Masubuku.
Toile de Frank Dikisongele.

Toile de Frank Dikisongele.

Sur de grandes tables en bois étaient exposés des produits artisanaux – reproduction de masques en céramiques colorées, colliers en malachite, sculptures en bois de couples enlacés d'une manière et d'une autre (on trouve les mêmes en Asie ou dans les Caraïbes), et babioles diverses. Et, dans un présentoir à posters, des œuvres sur papier, dans lequel je me mis à farfouiller. Au bout de deux minutes j'en tirai une aquarelle en noir et blanc de Jean-Pierre Katembue, quelques traits avec, en haut à droite, un œil, que je tendis à Paula. La décision ne nous prit pas une minute.
 
Dans la seconde galerie, une toile de Kizendo retint l'attention de Paula, et sur les bancs nous trouvâmes, au milieu des représentations d'antilopes ou de danses le soir au village, quelques œuvres sur papier de Kizendo et d'Eddy Masubuku. Le marché de l'art de Kinshasa n'est pas florissant, et nous répartîmes avec quatre œuvres sur papier pour des nèfles, sans négocier. 
 
Il y a, en Afrique, des peintres qui ont compris que la peinture est un langage; ils ne sont pas nombreux, et ils ne sont pas riches. Ils ne cherchent pas à peindre de belles images. Ils interrogent le monde. Ils reprennent les codes de leurs contemporains européens et américains, et les plient à leur esthétique. Ils sont modernes, et dans ce monde englué dans la culture traditionnelle, je trouve cela très rafraichissant. D'autant que j'ai peu de patience pour le supposé “art africain” qui ne fut jamais un art, sauf le temps que Picasso et quelques autres modernistes ne le transmutent en s'en accaparant. L'art africain, c'est aujourd'hui qu'il naît, et c'est cette naissance qui me fascine.

Mon art provient de ce questionnement dans ma tête. En cherchant à connaître les mobiles de cette souffrance, je suis amené à la création dont le résultat est là !

Jean-Pierre Katembue
Oeuvre sur papier de Jean-Pierre Katembue.

Oeuvre sur papier de Jean-Pierre Katembue.

© Marco

Tout Nomad's land.


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