RECIT. Shakespeare #19: "Courage, ça tape aussi devant!"

Par @Culturebox
Mis à jour le 23/10/2015 à 17H14, publié le 24/08/2015 à 13H01
Shakespeare 19 cockpit © SNB

La traversée aura été rude, pleine de creux, de crêtes, de bleus. Le vent et la mer ne nous ont pas épargnées, nous le savions, c'est aussi pour cela que l'idée du convoi nous a séduites. Nous n'avons pas été déçues par notre besoin d'action avec le réconfort des voix amies au travers de la radio du bord.

La nuit est profonde et les journées si longues. La mer ne nous épargne pas. Le bateau roule, sans fin, tangue, puis roule. Battus par les vents, les creux n'en finissent plus de se creuser. A l'unisson, les corps tentent de s'accrocher, les placards s'ouvrent, oubli regrettable, le carré devient comme un salon après une scène de ménage, la vaisselle même en plastique n'a pas résisté aux assauts de la gravité chamboulée. Les corps souffrent, le mien c'est certain, mes camarades n'auront pas non plus été épargnées. Autant de nausées en aussi peu de temps, c'est rare. Mais il faut dire que ce passage est dur, il nous rappelle la première semaine de notre aventure. Nous n'en sommes qu'au milieu. Nous en sommes déjà au milieu. Verre à moitié vide, ou à moitié plein. C'est selon.
Le jour, même la mer est sombre, la force du vent rend les mots inaudibles, ne parlons pas des phrases, alors nous en formons peu. "Ca va? Ca va. Va dormir. A dans quatre heures. Bonjour. Bonne nuit. Qu'est ce qu'on mange? Pas faim". Simple, sans fioritures. Ce n'est pas le moment. Les meilleurs endroits? Dans le cockpit ou allongé dans la cabine. Pas de demi-mesure, pas de sas. La salle de bain est un cauchemar, exiguë, une usine à bleus. Pas moyen de faire de l'eau, le bateau est à la gite, on dort collé à la paroi de la cabine et on trouve ça confortable d'ordinaire, mais là, en plus, la coque tape, brutalement en tombant sur des vagues trop courtes et ça recommence. Même plus le courage de se dessaler vraiment, toilette de chat, dormir. Nous avons voulu reprendre la mer, quitter la routine d'une vie au port en attendant le départ. Nous avons voulu la mer pour seul horizon, nous l'avons.
Dans la nuit, la mer devient noire elle aussi, juste éclairée quelques courtes heures par un croissant de lune naissant, vite disparu, mais se jouant des nuages créant ici des yeux, une bouche, un sourire, comme les nôtres, réjouis de la savoir là, à nos côtés, fidèle. Puis laissant place à cette magie sans cesse renouvelée d'un ciel étoilé, voie lactée à l'unisson. Les étoiles filent, fusent, semblent renaître pour mieux mourir, un peu plus loin. C'est là bas que nous allons. Et toujours dans les oreilles, ce sifflement. Sur les rares parcelles de nos corps livrés aux éléments, du sel, nous ne sommes jamais au sec.
Les heures sont longues à veiller l'immensité. Cette fois en convoi, nous prenons garde à ne jamais laisser plus de 20 milles entre nous, portée maximale de notre radio VHF. La nuit est coupée par un appel toutes les 2 heures. Chacun confirme sa position, donne l'état de la mer, rajoute quelques paroles d'enregistrement, s'inquiète de l'état de forme des équipages. La fatigue est si lourde que rien ne réveille celles qui dorment sauf l'alerte, le besoin d'être toutes sur le pont, parce que le vent à forci qu'il faut réduire la voilure, qu'on va trop vite au risque de perdre les autres, de prendre trop d'avance. On ne freine pas à la voile, on ralentit au mieux, mais Shakespeare est léger et fuse sur les flots, de fait la pression du vent accentue la gite. Et on recommence, le jour, la nuit, quatre heures de veille, quatre heures de sommeil. Réglé comme du papier à musique que l'on n'écoute plus ou si peu, concentrées sur la tache à accomplir, le passage à réussir.
Shakespeare 19 convoi © SNB

Ne nous plaignons pas, nous n'avons rien cassé de fondamental. Dans la nuit nous apprenons qu'une vague a emporté un coffre sur un des catamarans ami qui suit la même route que la notre, dans celui-ci, entre autre, le gaz du bord. Nous sommes en hiver, il fait froid, un repas chaud est toujours le bienvenu, nous espérons que ce n'est qu'une bouteille de réserve. "Besoin d'aide? Non ça va aller. Ok, tenez nous au courant". Et la radio se tait, pour deux heures. Les messages passent d'un bateau à l'autre, la distance empêche le dernier d'entendre ce que dit le premier. Canal 69, "Comment est la mer devant? Forte, vent à 20-25 noeuds, des pointes à plus de 30", ça décoiffe aussi devant. Derrière, le dernier bateau, petit point de feu de mât qui oscille, on le perd dans les creux des vagues pour le retrouver sur une crête, durant quelques secondes. La fatigue nous interroge parfois, est-ce une étoile se couchant?
Nous avons besoin de souffler un peu avant de rejoindre Anjouan. Cette île déserte nous semble bien, l'ancrage est possible. Les deux premiers bateaux sont arrivés. Nous arrivons de nuit, nous attendrons l'aube, en faisant des aller retour au moteur on ne prend pas le risque d'un ancrage incertain et d'un dérapage possible, devant c'est le récif. On souffle, on fait de l'eau, on rince le sel, le plus urgent intérieur et cockpit, on prend la meilleure douche du monde et au lit, non sans avoir dégusté un merveilleux gâteau à la cannelle confectionné la veille lors de son arrivée par un bateau ami, en cadeau de bienvenue. Merci Behan.
Bonne nuit.
Rideau.

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