FEUILLETON. A bord du "Shakespeare" #34. Du "slow down" au "fast up"?

Par @Culturebox
Mis à jour le 07/12/2015 à 18H00, publié le 07/12/2015 à 18H01
Début d'été à la Réunion et toujours un oeil vers la mer.

Début d'été à la Réunion et toujours un oeil vers la mer.

© SNB

C'est fou cette manie de vouloir nous remettre dans le droit chemin après ces sept mois de navigation, où nous avons enfin compris le sens du "slow down" anglo-saxon, ou comment ralentir en quelques leçons pratiques. Pour tout dire, on avait un peu oublié le quotidien de la "vraie vie". Bien que la Réunion soit un bon sas de recompression. Revue de détail.

Eh bien voyons. Mais évidemment. Tiens, pour tout vous dire on trépignait, et on se le répétait tous les matins "Oulala, vivement qu'on reprenne le boulot alors!". C'est fou ça tout de même ce besoin de nous revoir dans une case vie active, et c'est unanime. Ce qui va de pair d'ailleurs avec "Et toi? Tu vas faire quoi maintenant?". Il faut dire que moi, du boulot, je n'en ai plus. De fait, cette première question ne convient pas à ma situation. Et comme je ne réponds rien, parce que j'ai envie de tout, je sens comme une forme de compassion de certains autour de moi. Les autres plus joueurs sont dans la catégorie "Tu as raison prends ton temps, après ce que vous avez vécu, il ne faut pas reprendre trop vite". Mais, ça aussi, c'est de la théorie, aucun oncle d'Amérique n'ayant décidé, en notre absence, de faire de nous des héritières, le collier il faut le reprendre. Sophie, notre médecin avait déjà des remplacements calés en début d'année, mais finalement reprend aujourd'hui pour dépanner. Ça c'est fait. Aline est à fond sur nos projets vidéo, car oui, nous préparons un film sur notre aventure, et la captain repart, entre autre, sur les eaux mais version travaux sous-marins.
La reprise du boulot c'est aussi la "vraie vie", bien que l'on puisse longtemps disserter sur ce qu'est la vraie vie. Est-ce ce que tout le monde expérimente au quotidien? Est-ce ce dont nous avons envie? Est-ce, là encore, le moule bien propret que la société, et donc notre éducation, nous inculque tranquillement au risque, si nous ratons le train, de nous faire traiter de marginaux? 
Ces navigateurs que nous avons croisés, justement, sont-ils des marginaux avec tout ce que l'imaginaire populaire associe à ces derniers? En gros ils seraient des sortes de zonards dérivants, pas de travail, pas d'argent cqfd; et les enfants lorsqu'il y en a à bord, ne seraient que des sauvageons inaptes à, là encore, une vie normale. Nous avons bien vu, au fil des mois, qu'il n'en était rien. Même si, dans certains cas, on peut avoir des questions sur l'éducation qui leur est prodiguée, le résultat, tel que nous avons pu l'apercevoir est pour le moins étonnant en terme de maturité, curiosité, ouverture. Et à moins d'avoir un don avéré d'extralucide, il est impossible de savoir s'ils auront l'envie ou la capacité d'intégrer un moule traditionnel. Entre ceux qui ont classe tous les jours, sous forme de CNED sous surveillance des parents et ceux qui développent leurs capacités pour telle ou telle matière en fonction de leur envie, il y a un monde, mais le système anglo-saxon n'a pas les mêmes exigences que le système français.

Réalités
Donc, notre moule à nous, nous l'avons forgé au fil des années, il pourrait être beaucoup plus aisé de s'y glisser, comme si de rien n'était. Mais voilà, à moins d'un niveau de cécité record (et la presbytie n'y suffit pas) il n'y a pas de "rien" qui tienne. Nous savons pourquoi nous sommes parties, nous savons ce que nous ne voulons plus, reste à savoir si nous tiendrons nos engagements ou s'ils s'envoleront aussi vite que les décisions fermes du 1er janvier. Je rappelle que nous avons tous décidé d'arrêter de fumer, de boire, de nous énerver, de travailler 15 heures par jour, de téléphoner régulièrement à nos grands-parents, de sauver le monde un 1er janvier. 
Et c'est la question à 10 000 ariary (monnaie malgache) du jour : "Combien de temps allons nous tenir"? Question sans réponse pour l'heure.
Parce que depuis ces quelques jours de terre ferme, nous avons repris contact avec les réalités "du terrain". Il est agréable d'utiliser un lave-linge (à la main on se change moins souvent), un sèche-linge (le soleil et le sel créent une sorte de croute sur les vêtements), un lave-vaisselle (à bord on limite tasses, bols, casseroles etc.).
La réalité du terrain, c'est aussi: les gens énervés, les embouteillages, les courses au supermarché, le plein d'essence de la moto, trouver un logement, voir tous les amis (forcément personne n'a été prévenu de notre date exacte de retour), regarder la mer avec envie…
Et l'aspect financier du retour? Ma foi, il fallait bien en passer par là, ça aussi ça remet les pieds sur terre. "Un emprunt pour acheter une voiture ? Mais madame, il va me falloir un prévisionnel sur vos rentrées 2016!" mais suis-je bête, je ne suis cliente chez vous que depuis 25 ans et je n'ai jamais eu un découvert. L'administration a aussi du mal à comprendre ce statut du "décalé du quotidien" "Mais vous avez fait quoi depuis un an?". Comment vous dire ? Nous avons vécu! Ah oui, vous levez les yeux au ciel.
Allez, on est sorties du bateau, mais pas encore de l'auberge manifestement!

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