Feuilleton. Lettres ou ne pas être #96: Chambres

Par @Culturebox
Publié le 11/03/2016 à 11H00
La chambre de Proust au musée Carnavalet.

La chambre de Proust au musée Carnavalet.

"C’est notre attention qui met des objets dans une chambre, et l’habitude qui les en retire et nous y fait de la place." (Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs)

Changer de chambre, chez Proust, ça fait toujours toute une histoire...

Insomnies, angoisses et remémorations plus ou moins intempestives, rien n’est épargné au héros quand il doit s’endormir dans une pièce inconnue. À Balbec par exemple, sa première nuit au Grand Hôtel est littéralement un cauchemar éveillé. Il se sent "tourmenté par la présence de petites bibliothèques à vitrines, qui couraient le long des murs, mais surtout par une grande glace à pied" avant le départ de laquelle il sentait qu’il n’y aurait pour lui aucun repos possible. Bref, découvrir une nouvelle chambre, c’est comme une expérience primitive de l’altérité: on se sent agressé et asphyxié par la sourde menace des objets qui ne nous connaissent pas et semblent hésiter à nous laisser une place. 
Alors pour peu qu’on ait un caractère nerveux ou impressionnable, dormir hors de chez soi est un calvaire, comme une seconde expulsion hors d’une matrice originelle et protectrice. Dans la Recherche, les chambres de la maison familiale, à Combray, s’opposent ainsi à la chambre impersonnelle de Balbec, comme des chambres d’hiver à une chambre d’été. Les premières sont "saupoudrées d’une atmosphère grenue, pollinisée, comestible et dévote", notamment celle de la tante Léonie qui ressemble à "un invisible et palpable gâteau provincial", alors qu’à Balbec, les murs de la chambre "passés au ripolin contenaient, comme les parois polies d’une piscine où l’eau bleuit, un air pur, azuré et salin".
 
Insomnies
Personnellement, j’aime plutôt bien les chambres d’hôtel estivales, mais me réhabituer tous les trois ou quatre jours à une nouvelle chambre me cause le même type d’insomnies qu’au héros de la Recherche. Et depuis une semaine, comme les travaux de l’appartement dans lequel on doit s’installer avec mon mari ne sont pas encore finis, je redécouvre l’inconfort de devoir camper à droite et à gauche, en me réhabituant chaque fois à des chambres dont mon habitude n’a pas eu le temps de remettre les objets à leur place.
Je redécouvre des heures d’insomnie que je n’avais pas connues depuis mes années de classes prépa, ce qui n’est pas forcément rassurant puisque chez Proust, les insomnies sont toujours synonymes de névrose, de mort imminente – ou de génie.  Pour le docteur Cottard, sa femme est névrosée parce que "quand son fils est malade, elle présente des phénomènes d’insomnie", le grand écrivain Bergotte se met à souffrir d’insomnie avant de rendre l’âme, et les insomnies du héros qui attend désespérément le baiser de sa mère ont été abondamment commentées comme un nervosisme décadent caractéristique d’une sensibilité fin de siècle à la Huysmans.
 
Heureusement, le docteur du Boulbon – bien que mauvais médecin – est là pour réhabiliter les insomnies, quand il diagnostique à la grand-mère: "Vous appartenez à cette famille magnifique et lamentable qui est le sel de la terre. Tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. Ce sont eux et non pas d’autres qui ont fondé les religions et composé les chefs-d’œuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu’il leur doit et surtout ce qu’eux ont souffert pour le lui donner. Nous goûtons les fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne savons pas ce qu’elles ont coûté, à ceux qui les inventèrent, d’insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d’urticaires, d’asthmes, d’épilepsies, d’une angoisse de mourir qui est pire que tout cela ».
 
Bref une nuit d’insomnie, ça vaut toujours mieux que des crises d’asthmes ou d’épilepsies – et ça ne m’empêche pas de penser à ma thèse. 

A suivre.


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