Lettres ou ne pas être #95: Kant pour enfants

Par @Culturebox
Mis à jour le 04/03/2016 à 11H04, publié le 04/03/2016 à 11H03
JDT 95 illustration

Dialogue du troisième type entre le Panthéon et la BNF, ou comment la reproduction sociale commence avec des étymologies kantiennes… pour enfants?

Après un rendez-vous près du Panthéon, je prends le bus 89 pour aller à la BNF et m’assieds derrière un monsieur assez élégant, qui doit porter "Habit rouge" de Guerlain et lit une histoire à son fils, auquel je donne six ou sept ans à tout casser.

 
- Alors il vivait à quelle époque Emmanuel Kant?
Heu…. 17ème siècle?
- Non au 18ème siècle, à une époque qu’on appelait les Lumières, parce que des philosophes et des écrivains ont créé une petite révolution en proposant qu’il y ait plus de liberté et d’égalité entre les gens.
 
On dépasse le lycée Henri IV et j’imagine ce petit auditeur qui dans quelques années entrera au Collège avec les options Allemand/Latin/Grec pour préparer Normale Sup’. Le père reprend:
 
- Et tu sais ce que ça veut dire Königsberg?
Heu…. Non…
 
Ben tu m’étonnes, il a six ans, même moi je n’en sais rien et j’imagine que ça doit juste avoir un lien avec le roi. Je me penche un peu pour voir le nom du joli livre rose que tient le professeur, pardon le père de cet enfant : La folle journée du professeur Kant, dans la collection "Les Petits Platons"…
 
- Et iceberg tu peux deviner ce que ça veut dire ? C’est quoi la syllabe commune à iceberg et Königsberg?
-  Heu… moi je connais juste l’ice-tea!
 
Tout le bus est captivé par cette leçon de linguistique pour enfants, mais le conférencier descend au Jardin des Plantes, sans doute pour enchaîner avec Darwin, Buffon et les naturalistes. Je pense à mes étudiants de Licence 1 qui, pour certains, ne connaissent pas le sens du mot "despote" ni l’accord des participes passés, et je me dis que décidément, la reproduction sociale commence tôt.
 
Si j’ai des enfants, je me jure que jamais je ne leur dirai :
- Alors il cherchait quoi Proust? Le temps? Et il le retrouvait comment le temps? Avec des réminiscences, oui mon chéri, c’est bien, toi aussi tu as droit à une madeleine.
 
Et si on va en Normandie, je me jure que jamais je ne leur ferai la leçon du professeur Brichot qui profite des voyages en train pour critiquer les étymologies fantaisistes du curé de Combray:

"Le mot bricq entre dans la formation d’une quantité de noms de lieux de nos environs. Le brave ecclésiastique a eu l’idée passablement biscornue qu’il vient de briga, hauteur, lieu fortifié. Il le voit déjà dans les peuplades celtiques, Latobriges, Nemetobriges, etc., et le suit jusque dans les noms comme Briand, Brion, etc. Pour en revenir au pays que nous avons le plaisir de traverser en ce moment avec vous, Bricquebosc signifierait le bois de la hauteur, Bricqueville l’habitation de la hauteur, Bricquebec, où nous nous arrêterons dans un instant avant d’arriver à Maineville, la hauteur près du ruisseau. Or ce n’est pas du tout cela, pour la raison que bricq est le vieux mot norois qui signifie tout simplement: un pont. De même que fleur, que le protégé de Mme de Cambremer se donne une peine infinie pour rattacher tantôt aux mots scandinaves floi, flo, tantôt au mot irlandais ae et aer, est au contraire, à n’en point douter, le fiord des Danois et signifie: port. De même l’excellent prêtre croit que la station de Saint-Martin-le-Vêtu, qui avoisine la Raspelière, signifie Saint-Martin-le-Vieux (vetus). Il est certain que le mot de vieux a joué un grand rôle dans la toponymie de cette région. Vieux vient généralement de vadum et signifie un gué, comme au lieu-dit Les Vieux. C’est ce que les Anglais appelaient ford (Oxford, Hereford). Mais, dans le cas particulier, vieux vient non pas de vetus, mais de vastatus, lieu dévasté et nu. Vous avez près d’ici Sottevast, le vast de Setold ; Brillevast, le vast de Berold. Je suis d’autant plus certain de l’erreur du curé, que Saint-Martin-le-Vieux s’est appelé autrefois Saint-Martin-du-Gast et même Saint-Martin-de-Terregate. Or le v et le g dans ces mots sont la même lettre. On dit: dévaster mais aussi: gâcher. Jachères et gâtines (du haut allemand wastinna) ont ce même sens: Terregate c’est donc terra vastata. Quant à Saint-Mars, jadis (honni soit qui mal y pense) Saint-Merd, c’est Saint-Medardus, qui est tantôt Saint-Médard, Saint-Mard, Saint-Marc, Cinq-Mars, et jusqu’à Dammas. Il ne faut du reste pas oublier que, tout près d’ici, des lieux, portant ce même nom de Mars, attestent simplement une origine païenne (le dieu Mars) restée vivace en ce pays, mais que le saint homme se refuse à reconnaître. Les hauteurs dédiées aux dieux sont en particulier fort nombreuses, comme la montagne de Jupiter (Jeumont). Votre curé n’en veut rien voir et, en revanche, partout où le christianisme a laissé des traces, elles lui échappent. Il a poussé son voyage jusqu’à Loctudy, nom barbare, dit-il, alors que c’est Locus sancti Tudeni, et n’a pas davantage, dans Sammarçoles, deviné Sanctus Martialis. Votre curé, continua Brichot, en voyant qu’il m’intéressait, fait venir les mots en hon, home, holm, du mot holl (hullus), colline, alors qu’il vient du norois holm, île, que vous connaissez bien dans Stockholm, et qui dans tout ce pays-ci est si répandu, la Houlme. Engohomme, Tahoume, Robehomme, Néhomme, Quettehon, etc.

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe II
 
Alors, ça vous plaît toujours les étymologies? Avis à l’amateur qui voudrait écrire La folle journée du professeur Proust


A suivre.


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