Feuilleton. Lettres ou ne pas être #89: “Hétérotopies”

Par @Culturebox
Mis à jour le 22/01/2016 à 23H48, publié le 22/01/2016 à 13H00
A la BNF.

A la BNF.

© Anna P.

Après la biothécomanie, les “hétérotopies” ou ”hétérochronies”. Du grec “heteros”: autre, “topos”: le lieu, et “chronos”: le temps.

Samedi, je dîne chez ma meilleure amie, qui est dentiste... 

Elle me parle de sa thèse à elle, qui faisait 60 pages et qu’elle avait bouclée en un an, et me demande :
- Toi, dans ta thèse, tu fais uniquement de la synthèse?
- Ah non, pas vraiment… C’est toute la différence entre les thèses en un an et en quatre: dans le second cas, je ne crois pas qu’on puisse décemment présenter plus de 40% de synthèse.
 

Et le lendemain midi, je déjeune chez mes parents avec ma sœur et son copain, qui sont tous les deux internes en médecine.

 Et je réalise soudain que tous les deux vont commencer leur thèse plus de deux ans après moi, mais l’auront finie en même temps.
 
Et depuis que j’ai commencé ma troisième année, je ne peux plus croiser quelqu’un sans qu’il me pose l’invariable question :
- Alors, tu soutiens quand?
Et moi de leur dérouler mon petit échéancier imaginaire:
- Et ben maintenant j’ai cent pages donc j’espère boucler ma première partie courant février et la deuxième d’ici la fin de l’été, histoire d’avoir un an pour la troisième, la biblio, les relectures… En somme, je n’en suis qu’au début.
 
* * *
 
Comme tous mes cours étaient concentrés au premier semestre, je retrouve heureusement de grands moments de sérénité, le lundi après-midi à la BNF, quand je sais que rien ne viendra troubler les cinq jours de rédaction qui m’attendent.
 
Dans les salles du sous-sol, depuis que je rédige, je me sens plus que jamais comme le héros de la Recherche qui se réfugie pour lire dans des lieux clos et solitaires, une “petite pièce sentant l’iris” ou “une petite guérite en sparterie et en toile au fond de laquelle j’étais assis et me croyais caché aux yeux des personnes qui pourraient venir faire visite à mes parents”.
 
La thèse, comme la lecture chez Proust, évoque finalement assez bien ce que Michel Foucault, dans Le Corps utopique, nomme des “hétérotopies” ou “autres lieux”: “Ces contre-espaces, ces utopies localisées, les enfants les connaissent parfaitement. Bien sûr, c'est le fond du jardin, bien sûr, c'est le grenier, ou mieux encore la tente des Indiens dressée au milieu du grenier, ou encore, c'est – le jeudi après-midi – le grand lit des parents”.
Les hétérotopies sont toujours à la fois ouvertes sur le monde et refermées sur elles-mêmes, ce qui en fait aussi des “hétérochronies”, des “autres temps”, puisque le temps s’arrête à leurs portes ou s’y accumule. Au théâtre ou dans les musées, à la bibliothèque, c’est un autre rapport au temps qui se négocie, plus intense, vertical et sans fond.
 
Et si ces lieux sont radicalement autres, c’est également parce qu’ils naissent dans les marges que la société ménage aux enfants, aux individus jugés “déviants”, aux rêveurs: ce sont les “les lieux de l’autre” comme le jardin, l’asile de fous, la maison close ou le théâtre. Dans la Recherche, presque toutes les révélations qui jalonnent le parcours spirituel du héros ont précisément lieu dans des hétérotopies, une scène de théâtre ou une maison de passe.
 
Alors la BNF, mon hétérotopie à moi? Le lieu aux portes desquelles les autres temps s’arrêtent, le contre-espace des “autres” de notre société capitaliste. Le lieu où l’on capitalise un rêve plus immatériel encore qu’un billet de banque: une page de thèse.

A suivre.


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