RECIT. La vendeuse de bigourneau

Par @Culturebox
Mis à jour le 19/06/2015 à 13H01, publié le 19/06/2015 à 13H03
1840: les petits métiers de la rue (gravure anonyme).

1840: les petits métiers de la rue (gravure anonyme).

"C'est l'enchantement des vieux quartiers aristocratiques d'être, à côté de cela, populaires. Comme parfois les cathédrales en eurent non loin de leur portail […], divers petits métiers, mais ambulants, passaient devant le noble hôtel des Guermantes, et faisaient penser par moments à la France ecclésiastique d'autrefois." (Marcel Proust, La Prisonnière)

Ah, les matins parisiens… Je les trouve tellement proustiens dans certains beaux quartiers que je me rêve chroniqueuse d'une matinale de radio pour me lever à l'aube et traverser la capitale à l'heure où tous les noctambules (Proust l'était plus que moi!) cèdent le terrain aux travailleurs de jour. La ville s'éveille et chacun vaque à ses occupations, on se sent embarqué dans cette poésie de la ville moderne… Du moins c'est le cas quand on sort de sa chambre ou, à défaut d'en avoir le courage, quand on ouvre ses volets.
 
Dans La Prisonnière, Marcel file du mauvais coton – il faut dire qu'Albertine lui en fait voir de toutes les couleurs et qu'il a bien du mal à l'empêcher de filer – donc il ne quitte presque plus son lit et délègue différents émissaires pour accompagner ou surveiller sa captive qui a quand même besoin de prendre l'air quotidiennement – Marcel l'aurait compris et se serait évité bien des souffrances s'il avait lu Les Lettres persanes.
Heureusement pour lui, le héros a des petits plaisirs matinaux, écouter les cris des vendeurs ambulants qui s'entrecroisent et se répondent comme "des thèmes populaires finement écrits pour des instruments variés". Entre la corne du raccommodeur de porcelaine et la trompette du rempailleur de chaises, c'est un véritable opéra qui se joue sous ses fenêtres, une "Ouverture pour un jour de fête" – parce que, qui sait, Marcel sera peut-être heureux aujourd'hui ? Les rideaux de fer du boulanger ou du crémier se lèvent "comme les légères poulies d'un navire qui appareille et va filer, traversant la mer transparente, sur un rêve de jeunes employées". Marcel a beau être obsédé par Albertine, il n'en rêve pas moins à des passantes très baudelairiennes qui elles aussi, c'est bête, lui échappent constamment.
Heureusement pour lui, encore une fois, les cris des marchands ambulants forment une belle symphonie qui lui rappelle les psalmodies rituelles et la France ecclésiastique d'autrefois. Il trouve autant de solennité aux appels de la vendeuse de bigorneau – "Ah ! le bigorneau, deux sous le bigorneau" – qu'aux plaintes mélancoliques de Moussorgsky, et le vendeur d'habits, conduit par une ânesse comme le Christ entrant à Jérusalem, psalmodie: « "Habits, marchand d'habits, ha…bits" avec la même pause entre les deux dernières syllabes d'habits que s'il eût entonné en plain-chant : "Per omnia saecula saeculo…rum" ou: "Requiescat in pa… ce", bien qu'il ne dût pas croire à l'éternité de ses habits et ne les offrît pas non plus comme linceuls pour le suprême repos dans la paix. »
On l'a compris, Marcel ne va pas bien et, il a beau garder son humour, on ne peut que s'inquiéter pour lui quand, quelques pages plus loin, un garçon boucher lui semble métamorphosé en ange du jugement dernier qui pèse les âmes au jour du Jugement dernier:
"Dans une boucherie, où à gauche était une auréole de soleil et à droite un bœuf entier pendu, un garçon boucher très grand et très mince, aux cheveux blonds, son cou sortant d'un col bleu ciel, mettait une rapidité vertigineuse et une religieuse conscience à mettre d'un côté les filets de bœuf exquis, de l'autre de la culotte de dernier ordre, les plaçait dans d'éblouissantes balances surmontées d'une croix, d'où retombaient de belles chaînettes, et […] donnait en réalité beaucoup plus l'impression d'un bel ange qui au jour du Jugement dernier préparera pour Dieu, selon leurs qualités, la séparation des Bons et des Méchants et la pesée des âmes. »
Paris, la place Furstenberg.

Paris, la place Furstenberg.

© Anna P.
En ce qui me concerne, je n'ai pas trop de mal à sortir de ma chambre et je peux encore passer devant une boucherie sans être saisie de telles hallucinations, mais je cherche désespérément les petits vendeurs ambulants de ces beaux quartiers parisiens. Depuis quinze jours, je donne cours dans une école d'été pour étrangers fortunés, près de la place Furstenberg. J'observe la faune arrogante et magnifiquement habillée qui sort parfois de ces hôtels particuliers d'où Marcel aurait pu assister à l'inoubliable parade nuptiale entre Jupien et le baron de Charlus, au début de Sodome et Gomorrhe, mais je n'entends plus les cris qui ponctuaient les réveils de Marcel.
Comme tout le monde dans le métro ou rue de l'Université, mes écouteurs me branchent directement sur mon iphone. J'aime toujours les matins mais "l'Ouverture pour un jour de fête" qui donnait un peu d'espoir à Marcel a bel et bien disparu du sixième arrondissement, avec la vendeuse de bigorneau et le raccommodeur de porcelaine.
Comme je le disais la semaine dernière, c'est bien ça l'arrière-garde: savoir ce qui est mort, mais l'aimer encore.
A suivre.

Tous les vendredis, Le journal d'une thésarde, voir l'intégrale.
 

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