Lettres ou ne pas être #41 (en Suède)

Par @Culturebox
Mis à jour le 14/02/2015 à 16H16, publié le 13/02/2015 à 01H01
Malmö

Malmö

© Anna P.

"Le plagiat humain auquel il est le plus difficile d'échapper, pour les individus (et même pour les peuples qui persévèrent dans leurs fautes et vont les aggravant), c'est le plagiat de soi-même." (Marcel Proust - Albertine disparue)

Le week-end dernier, je vais rendre visite à un ami qui habite Malmö, la troisième ville de Suède. Depuis l'aéroport de Copenhague, il suffit de prendre le train qui traverse le gigantesque pont de l’Öresund et on arrive à Malmö en 30 minutes. À deux heures de Paris et 103 euros l'aller et retour, c'est moins cher et plus rapide que de passer le week-end dans le sud de la France.
Cette ville de bord de mer est assez belle, avec ses maisons en briques rouges ou à colombages sur la place principale. Mais son principal intérêt vient du brassage multiculturel qui fait sa singularité: de tous les pays d'Europe, la Suède est celui qui, proportionnellement à sa population, accueille le plus de réfugiés. C'est le cas depuis la Seconde Guerre Mondiale, et plus encore depuis le début du conflit syrien : d'après mon ami, un tiers des Syriens qui en font la demande obtient le droit d'asile en Suède et la plupart des Suédois revendique avec fierté cette politique dont bénéficient aussi des Afghans, des Somaliens, des Iraniens et bien d'autres nationalités.
De fait chez mon ami, c'est une auberge espagnole arabo-suédoise: dans un grand et bel appartement, deux Suédoises cohabitent avec un Syrien, un Libyen, et depuis quelques jours un Afghan qui vient d'obtenir ses papiers et dont l'histoire semble tout droit sortie d'un film: pour fuir son pays, il a traversé l'Europe à pied, arrive en Suède et se fait expulser une première fois. Il revient et se voit accorder un entretien pour tenter d'obtenir l'asile mais l'interprète, qui est iranienne, parle et comprend mal le dâri, qui est le persan parlé en Afghanistan. L'une des Suédoises m'explique que souvent, les interprètes survendent un peu leurs compétences linguistiques pour être recrutés : cette traductrice iranienne, dont la langue maternelle est le farsi (le persan), a ainsi une connaissance très approximative du dâri et cet ami afghan peine à lui faire comprendre sa situation. L'issue de l'entretien est donc loin d'être encourageante, mais la préparation du second rendez-vous lui redonne espoir: son avocat lui explique qu'il ne doit pas s'attarder sur des généralités concernant la situation de son pays, mais sur les risques concrets qui le visent lui, personnellement. Après un troisième entretien, cette fois traduit par un bon interprète, il obtient l'asile. Il espère à présent décrocher une bourse pour commencer des études, lui qui n'a jamais pu suivre un cursus scolaire normal.
Le Syrien de la colocation, dont le père est d'origine palestinienne, se réveille aussi progressivement d'un long cauchemar. Il y a deux ans qu'il est arrivé à Malmö, mais il n'y a que quelques mois qu'il commence à se sentir bien chez lui, sans craindre constamment que des hommes armés n'entrent pour le tuer à bout portant ou l'emmener dans des prisons où il serait torturé à mort. Cet étudiant trilingue de vingt-cinq ans a maintenant repris ses études à l'Université de Malmö grâce à une bourse du gouvernement: il perçoit environ 900 euros par mois qui lui permettent d'étudier dans de bonnes conditions pour essayer de reconstruire un avenir alternatif, loin de la Syrie. Comme il parle parfaitement le français et l'anglais, il aurait rêvé d'étudier en France, mais c'est la Suède qui lui a donné l'asile : il étudiera donc le suédois.
Son petit frère, qui lui rend actuellement visite à Malmö, est moins chanceux. Il a obtenu le droit d'asile en Espagne et vit à Madrid depuis deux ans, mais "le gouvernement ne lui donne rien: ni allocation, ni logement, ni possibilité d'étudier." Il a essayé de trouver du travail partout en Espagne et dans plusieurs autres pays d'Europe, mais il n'a rencontré que des fins de non-recevoir ou une exploitation pure et simple – en Allemagne, il ne sera même pas payé. Et sur l'Espagne, son verdict est amer: "l'Espagne aujourd'hui, c'est la Syrie sans les bombes. Je ne comprends même pas que ce pays fasse partie de l'Union Européenne."
Sans qualifications, sans travail, il ne peut pas non plus rester en Suède où habitent son frère et ses parents: il lui faudrait pour cela prouver qu'il a été recruté pour un CDD de deux ans, ce qui est sans espoir. La seule opportunité qu'il ait eue était un travail au noir, à 60 heures par semaine. Pour ne pas retourner seul à Madrid, il ne lui reste que le mariage blanc, mais il faudrait qu'il trouve une femme jeune, qui n'ait pas l'intention de se marier dans les trois ans, et qui accepte de jouer suffisamment le jeu pour que le bureau de l'Immigration ne se doute de rien… Tout un programme.
Au loin, le pont qui va vers Copenhague...

Au loin, le pont qui va vers Copenhague...

© Anna P.
De l'autre côté du pont, au Danemark, les conditions de célébration des mariages mixtes ont d'ailleurs été durcies depuis 2003 : il faut avoir plus de 24 ans, avoir habité trois ans ensemble et mis 7000 euros de côté pour avoir le droit de se marier avec un homme ou une femme qui n'est pas membre de l'UE!
Mais ce qui rend le plus amer ce Syrien, c'est d'être obligé de rester dans un pays, l'Espagne, qui lui a donné l'asile mais qui ne lui permet pas de faire des études, et qui le fait vivoter avec le sentiment qu'il perd sa jeunesse sans avoir les moyens de se former intellectuellement. Sans bourse, il ne peut évidemment pas accéder aux Universités espagnoles.

Le droit à l'éducation, cette chance inouïe dont mes étudiants de L1 n'ont sans doute même pas conscience. Et dont je mesure moi-même le luxe presque indécent quand je reprends l'avion pour Paris, avec ma thèse qui m'attend.
 À suivre.

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