RECIT. Lettres ou ne pas être #4: Joconde

Par @Culturebox
Mis à jour le 13/03/2015 à 21H30, publié le 30/05/2014 à 01H00
JDT #4a

On ne naît pas thésard, et on s'étonne souvent de l'être devenu… Un choix de vie assumé, au prix de quelques angoisses.

Proust a vécu l'Affaire Dreyfus, le déchaînement de l'antisémitisme véhiculé par les ligues d'extrême-droite et la presse à grands tirages, puis le nationalisme effréné des débuts de la Première Guerre mondiale… Le succès du Front National aux Européennes, dimanche dernier, ne l'aurait sans doute pas surpris.
 
Pourtant ce français d'origine juive, qui est devenu partout dans le monde l'incarnation du grand écrivain français, voire du Grand Écrivain tout court, avait bien compris que l'ouverture des frontières et la circulation des apatrides étaient les conditions sine qua non pour qu'adviennent les chefs d'œuvre dont le pays pourra retirer des bénéfices économiques majeurs.
 
C'est dans la préface à La Bible d'Amiens, de John Ruskin, que Proust nous invite à un pèlerinage dans cette ville qu'on surnommait "la petite Venise du Nord", et qui vient d'accorder 24,37% de ses suffrages à la liste de Marine Le Pen, loin devant tous les autres partis.
Sur les traces du poète anglais, Proust nous invite à suivre le chemin qui mène à la cathédrale Notre-Dame d'Amiens, et à admirer la jolie statuette d'une Vierge Dorée qui illumine le portail de son "sourire séculaire", qui ressemblait, selon Ruskin, au sourire espiègle d'une soubrette bien française. Et Proust, lui aussi, nous dit son amour pour cette "maîtresse de maison céleste" qui nous accueille au seuil de la cathédrale, parée de son manteau de lys, de roses et d'aubépines qui nous enveloppe un court instant dans ce "printemps médiéval, si longtemps prolongé", nous souriant de ce sourire qui cessera un jour avec l'effritement des pierres, après avoir "déjà pourtant duré plus que notre foi."
 
Cette Vierge Dorée, nous dit Proust, est une vraie amiénoise, une "belle amie" de Province née dans les carrières voisines d'Amiens et dont le seul voyage de jeunesse l'a conduite au porche Saint-Honoré. Elle est la plus sédentaire des habitants, dont la grâce et le sourire s'éclairent de cet environnement particulier, de cet ancrage au sein d'un lieu à qui elle donne son âme.
 
Mais c'est à un autre sourire que Proust nous renvoie, le sourire éclatant de la plus célèbre des "déracinées", celle que des millions de Chinois et d'Américains viennent contempler chaque année avant d'aller boire leur verre de bourgogne à une terrasse de café, le sourire triomphant de la nomade qui sut résister aux aléas de la route et se frayer son chemin jusqu'à la capitale, La Joconde.
"Que nous importe", nous dit Proust, "son lieu de naissance, que nous importe même qu'elle soit naturalisée française?". Cette italienne, cette "admirable Sans-patrie" selon Proust, a le sourire serein de celle qui a compris que le temps joue pour elle.
Le temps, Proust était bien placé pour le savoir, fait le départ entre les œuvres de circonstances et les véritables chefs d'œuvres. La Joconde est universelle, car elle est sans-patrie. Et la France, dont Marine Le Pen nous rebat les oreilles, tire aujourd'hui sa célébrité de cette déracinée un peu trop brune, qui n'aurait sans doute pas eu le droit de vote aux municipales.
Alors je sais que si le FN rafle 25% des votes, notamment parmi les jeunes, c'est qu'il y a des problèmes bien plus pressants que Proust et la Joconde. Mais quand c'est la culture qui booste l'attractivité économique du pays, ça peut être utile de lire Proust.

À suivre.
Tous les vendredis, Le journal d'une thésarde.

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