RECIT. Lettres ou ne pas être #37: stigmate

Par @Culturebox
Mis à jour le 13/03/2015 à 19H53, publié le 16/01/2015 à 00H00
photo jdt37 © Anna P.

"Si l'habitude est une seconde nature, elle nous empêche de connaître la première dont elle n'a ni les cruautés, ni les enchantements" (Marcel Proust - "Sodome et Gomorrhe")

Depuis les attentats des 7 et 8 janvier, les médias parlent beaucoup de la stigmatisation des musulmans, déjà perceptible et dont on peut redouter l'aggravation. Comme je voulais le lire depuis longtemps pour ma thèse, je vais à la librairie L'Arbre à lettres acheter Stigmate. Les usages sociaux des handicaps que le sociologue Erving Goffman a écrit en 1963.
Qu'est-ce que c'est qu'un stigmate ? Depuis l'Antiquité, c'est une marque d'infamie qui était imprimée au fer rouge ou au couteau sur les esclaves ou les condamnés – ce qu'on retrouve dans Les trois Mousquetaires avec la sulfureuse Milady de Winter, ou au moment de l'épuration quand les femmes sont tondues. Le Christianisme infléchit le sens du terme en l'utilisant pour désigner les marques des cinq plaies faites sur le corps du Christ par la crucifixion, et que certains mystiques présentèrent également de manière mystérieuse: le stigmate devient donc une marque d'élection dans la tradition chrétienne. Quant au verbe "stigmatiser", qui est apparu au XVIIe siècle, il signifie d'après Le Robert "marquer d'infamie", "critiquer publiquement avec dureté", sens encore en vigueur aujourd'hui. On le voit, la stigmatisation désigne donc la manière dont une société marque un individu ou un groupe, afin de rendre visibles les crimes réels ou imaginaires qu'il a commis.
Stigmate
Dans son livre, Goffman désigne le stigmate comme "un attribut qui jette un discrédit profond" (p. 13) sur celui qui en est affligé, et qui détruit les droits qu'a l'individu vis-à-vis de nous. Goffman distingue trois types de stigmates : les monstruosités du corps (par exemple naître sans nez), les tares du caractères (notamment les maladies mentales) et les stigmates tribaux (l'appartenance à une "race", une nationalité, une religion). Le stigmate peut donc être visible ou invisible : l'individu est immédiatement "discrédité" dans le premier cas, et "discréditable" dans le second, si l'on apprend qu'il est porteur du stigmate. La stigmatisation est liée à la perception quand le stigmate est visible, à l'information quand il est invisible.
Parmi les groupes qui ont été stigmatisés dans l'histoire, et souvent encore aujourd'hui, Goffman relève les sourds et les aveugles, les homosexuels, les divorcés, les ivrognes, les prostituées, les bohémiens, les Noirs, les juifs, les individus qui souffrent de problèmes psychologiques… Mais aussi les bègues, les obèses, les bourgeois qui n'ont pas fait d'études… Un sacré paquet de monde. Et Goffman remarque que souvent, "nous bâtissons une théorie, une idéologie du stigmate, qui sert aussi parfois à rationaliser une animosité fondée sur d'autres différences, de classe, par exemple." (p. 15) Les grands crimes du XXe siècle nous l'ont assez montré.
Pour l'individu qui appartient à une catégorie stigmatisée, le déchirement intérieur découle de l'intériorisation des critères par lesquels la société le perçoit et le définit, de l'écart entre son identité "pour soi", sentie au quotidien, et la violence identitaire que lui imposent "les normaux." C'est tout l'enjeu de la scène décrite par Albert Cohen dans Ô vous frères humains: le jour de ses dix ans, le jeune immigré amoureux de la France et de ses valeurs est victime d'une tirade antisémite qui lui impose une identité fantasmée, celle d'un "bouffeur de louis d'or", d'un traître qui vient voler le pain des Français. Comme le dit Goffman, le stigmatisé doit adopter un moi "mais un moi qui n'est, et ne peut être qu'un immigrant, l'une des voix du groupe qui parle pour et à travers lui."
À suivre.

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