Feuilleton. Lettres ou ne pas être #113: Bob Nobel Dylan

Par @Culturebox
Mis à jour le 28/10/2016 à 18H40, publié le 28/10/2016 à 13H30
Illustration Journal d'une thésarde - 113 © ©Anna P.

La littérature est morte, vive la littérature !

Le jour où le prix Nobel est décerné à Bob Dylan, je suis en train de faire cours quand trois étudiants commencent à s’agiter au deuxième rang, avant que l’un d’entre eux, tout frétillant, juge l’information suffisamment croustillante pour interrompre ma captivante présentation des rhétoriques antiques : 

Madame, le prix Nobel est attribué à Bob Dylan !

Évidemment, le scoop est assez délectable pour que je passe l’éponge sur la consultation illégale de son téléphone qu’implique cette intervention, et j’essaye désespérément de trouver quelque chose à dire qui, comme le formulerait Charlus, « ne soit pas absolument rien ».

Je ne leur dirai pas qu’« I want you » a été longtemps une de mes chansons préférées, et je n’ai jamais douté de la pertinence de mes jugements de goûts, mais ma première réaction est quand même un peu énervée : ils sont vraiment insignifiants, tous les auteurs qui s’abîment les yeux et la tête à écrire depuis des années, pour que le Nobel leur dise d’aller chercher ailleurs comment vendre des livres, à l’heure où les prix littéraires leur offrent l’une des dernières chances de dépasser les 500 ventes règlementaires ?
La célébrité des chanteurs est déjà incommensurable avec celle des auteurs, comme le prouve le nombre de vues de leurs vidéos sur youtube : Jean Echenoz à la Grande Librairie ne peut compter que 1655 vues, et même une vidéo de Houellebecq chez Ruquier, qui approche quand même les 500 000 vues, reste loin des 14 636 000 de vues des chansons de Dylan, des 101 953 531 de vues de n’importe quel titre de Madonna ou des 321 687 232 de « I will always love you » de Whitney Houston.
Alors le Nobel, démago ? La littérature, les livres, c’est devenu trop ringard pour le jury ? Au fond, la tentation est forte de stopper net mon cours pour proposer aux étudiants d’écouter quelques titres de Bob Dylan en nous tenant la main en hommage à ce choix courageux.
 
En même temps, une fois passé le premier mouvement de surprise, je me demande si un poète qui ne serait pas romancier à ses heures perdues a déjà obtenu le Nobel. Je serais d’ailleurs bien en peine de citer un poète français vivant, ce qui prouve tristement la désaffection des lecteurs pour la poésie.
Alors peut-être que ce Nobel offre une revanche ou un retour de la poésie et des poètes, aux sens large et restrictif du terme : dans son sens large, parce que « poésie » vient du grec poieo, qui veut dire « créer, faire », donc « la poésie », depuis Aristote et pendant des siècles, a désigné toute création artistique, en général fictive, et dans son sens restrictif de genre versifié, codifié, rimé dont les fréquentes mises en musique décuplent les potentialités sonores et émotives.
Dylan est donc un poète aux sens large et strict du terme, il n’y a aucun doute là-dessus.
Et puis ce Nobel inattendu rappelle que le concept de « littérature », qui émerge au XIXe siècle, n’est qu’un petit enfant qu’il convient peut-être de tuer dans l’œuf pour retrouver les horizons plus légitimes d’une « poésie » dont les amples ailes accueillantes n’excluent aucune sphère de la création.
D’ailleurs, quiconque a essayé de définir les frontières ou les critères de la littérature sait que cette entreprise est périlleuse. Dans Fiction et diction, Gérard Genette rappelle par exemple que des définitions fermées et ouvertes de la littérature se sont toujours affrontées. D’après une poétique « constitutive », la littérature désigne les œuvres qui correspondent par essence à un genre littéraire – une tragédie, un sonnet par exemple, sont par nature de la littérature et ne peuvent pas prétendre être grand-chose d’autre. Mais une poétique « conditionaliste », plus ouverte, confie au jugement de goût de tout un chacun, ou du moins d’un public éclairé, la liberté de décider que telle ou telle production linguistique, des Mémoires ou un article de journal par exemple, comporte assez de « littérarité » pour être jugée littéraire.
Genette résume donc ce critère en disant qu’« est littéraire ce que je décrète tel, moi dis-je et c’est assez, ou, à la rigueur, moi et mes amis, moi et ma “modernité” d’élection ».
 
Donc certes, par essence, d’un point de vue « constitutif », la musique n’est pas de la littérature, mais en vertu d’une poétique conditionnelle, les chansons de Bob Dylan peuvent satisfaire en nous un jugement de goût esthétique qui nous porte à hausser ses textes au rang de la littérarité, du littéraire, du poétique dans tous les sens du terme. Et au fond, quoi de plus légitime que le critère esthétique ? Oui, toute production artistique qui est jugée belle par beaucoup à une certaine époque a droit de cité dans l’univers de la poésie – et donc droit au jackpot du Nobel.
 
Alors, à quand la renomination du Nobel de Littérature en Nobel de poésie, ou de création artistique ?
 
Le journal d'une thésarde, voir l'intégrale.