Feuilleton. Lettres ou ne pas être #110: "Filer à l'anglaise"

Par @Culturebox
Publié le 01/07/2016 à 12H00
JDT 110 illustration

Filer à l’anglaise, c’est la spécialité de quelques personnages de la Recherche. Ou comment Proust, bien avant le Brexit, avait déjà décrit cet art de se désolidariser d’un groupe oppressant.

Comme le suggère Patrice Louis dans un post « Post-Brexit » de son blog, c’est une "Triste Europe" qui constitue la toile de fond d’À la recherche du temps perdu. Le diplomate qu’est M. de Norpois suggère par exemple qu’en ces temps troublés qui précèdent la Première Guerre mondiale, tous les écrivains devraient saisir la plume de l’engagement pour servir leur pays – et dans Le Temps retrouvé, Proust juge ridicule et dangereuse cette conception utilitariste d’un art aux optiques cloisonnées et patriotiques.
En un mot, avis aux romanciers qui voudraient pondre 150 pages sur les attentats de novembre ou le Brexit: la littérature de circonstance n’est jamais très durable, ni très intelligente. Pour Proust, la littérature est essentiellement intransitive, puisqu’elle n’a pas d’autre objet qu’elle-même. Et si elle nous parle du monde, c’est pour nous apporter un éclairage nouveau, l’intuition inédite d’une vérité subjective.
Alors sur le Brexit, il serait évidemment grotesque de dire que Proust l’avait anticipé, puisqu’il vécut au temps des déchirements européens, mais on peut quand même noter qu’il évoque plusieurs fois l’expression "filer à l’anglaise" ou "se sauver à l’anglaise". Quand Mme Verdurin lui demande d’emmener Charlus de côté, pour le calomnier méchamment auprès de son amant, Brichot confie au narrateur qu’il regrette de ne pas pouvoir "partir à l’anglaise" pour échapper à cette situation désagréable, et le narrateur écrit:
« Lâche comme je l’étais déjà dans mon enfance à Combray, quand je m’enfuyais pour ne pas voir offrir du cognac à mon grand-père et les vains efforts de ma grand’mère, le suppliant de ne pas le boire, je n’avais plus qu’une pensée, partir de chez les Verdurin avant que l’exécution de Charlus ait eu lieu. « Il faut absolument que je parte, dis-je à Brichot. — Je vous suis, me dit-il, mais nous ne pouvons pas partir à l’anglaise. Allons dire au revoir à Mme Verdurin », conclut le professeur qui se dirigea vers le salon de l’air de quelqu’un qui, aux petits jeux, va voir “si on peut revenir” ».
En somme dans cet extrait, "partir à l’anglaise" est un signe de lâcheté et de prudence en même temps, qui consiste à se désolidariser d’un groupe oppressant. De même lors du Bal des Têtes, la princesse de Nassau, qui est une demi-mondaine aux mœurs légères, se sauve "à l’anglaise" quand le héros la croise au milieu des pantins désarticulés par la vieillesse. Là encore, filer à l’anglaise relève d’une stratégie d’évitement des contraintes exercées par le groupe: et finalement, du groupe mondain au concert des nations, il n’y a qu’un pas que les Anglais viennent de franchir aussi lestement que la princesse de Nassau.
Mais ce qui m’inquiète le plus et qui ressort aussi clairement d’À la recherche du temps perdu, c’est que les Britanniques ont toujours su lancer les modes que toutes les classes sociales de tous les pays s’approprient et déclinent ensuite. Des anglicismes d’Odette aux cuirs de la cuisinière Françoise, des tenues de guerres du Temps retrouvé aux influences picturales d’Elstir, tous les personnages de la Recherche subissent les séductions d’Outre-Manche. La loi de l’imitation, dont Proust montre le rôle structurant dans le fonctionnement des groupes sociaux, est particulièrement bien illustrée par le mimétisme anglophile de nombreux personnages.
 
Alors le Brexit, une "fuite à l’anglaise" qui va lancer la mode des sécessions nationalistes au sein de l’UE ? Espérons que l’avenir ne le confirmera pas.  

A suivre.

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