Feuilleton. Lettres ou ne pas être #109: Minorités

Par @Culturebox
Mis à jour le 15/06/2016 à 21H14, publié le 10/06/2016 à 12H00
JDT 109 illustration

Et si j’étais une "minorité tyrannique" sans le savoir? Ou comment devenir parano (et énervé) en écoutant le discours de Sarkozy.

Et allez, c’est reparti…

Comme si on n’en avait pas eu assez en 2012 et en 2007, Sarkozy revient. Et quand j’entends son discours de Saint-André-lez-Lille sur l’identité nationale et la prétendue dictature des minorités qui menaceraient l’unité de la France, je me dis qu’on n’a décidément pas la même idée de la France.
Parce que c’est bizarre mais pour moi, la France, elle a toujours été faite par des minorités, à commencer par Proust, ce juif homosexuel qui est devenu notre Shakespeare national. Et la mémoire dont son œuvre est porteuse, c’est tout le contraire d’une mémoire nationale ou nationaliste: c’est Les Mille et Une Nuits traduits par deux Français au XVIIe siècle, c’est Rembrandt dont Proust a vu les tableaux au Louvre, c’est la musique allemande qui impose son rythme aux tirailleurs sénégalais dans Le temps retrouvé… parce que les "minorités" dont parle Proust, il leur est arrivé de se faire tuer pour la France, d’une guerre à l’autre, après avoir appris que leurs ancêtres étaient gaulois. Quand elles ne sont pas victimes d’une erreur judiciaire, comme dans le cas de l’Affaire Dreyfus.
D’ailleurs même Albert Cohen, l’auteur de Belle du Seigneur que l’ex-président présentait comme son roman préféré, n’a jamais eu la nationalité française. Pourtant, peu de livres ont autant exalté les valeurs de la République que les romans d’Albert Cohen: certains de ses personnages, des juifs céphaloniens, se sont même constitué de petits autels à la France, et vouent un culte fervent aux grands hommes de la France. Mais non, Albert Cohen est resté citoyen ottoman puis suisse et au fond, c’est bien fait pour la France. On revendique des écrivains qui ne sont pas français, et on refuse d’accueillir des étrangers qui pourraient le devenir. 

Robe d'été: tyrannique?
Et puis vraiment, vous trouvez que les minorités imposent "la tyrannie de leurs droits" à la majorité, vous ? En ce moment, j’enseigne dans une école d’été destinée à des étrangers qui veulent apprendre le français à Paris, et quand j’ai demandé à mes étudiants quel était le principal problème que rencontrait la France depuis quelques années, la première réponse a été: "L’islamisation du pays", ce qui m’a laissée sans voix. Alors en fait non, je pensais plutôt au chômage qu’à l’islamisation. 
Et en sortant de cours, dans un Paris ensoleillé où l’on retrouve le bonheur d’aller boire des verres en robe d’été, je me demande où se cachent ces minorités tyranniques qui, selon Sarkozy, nous empêchent d’être nous-mêmes. À moins que je ne sois moi-même une minorité tyrannique? Cette élite que Sarkozy décrit comme "atteinte de la maladie du renoncement" car elle "ne se sent plus le désir ni la force de défendre l’histoire de la France, son identité culturelle, son identité morale et même son identité spirituelle".
Au fond, je pourrais rebaptiser ce journal d’une thésarde: "journal d’une minorité tyrannique" qui n’arrive pas à écouter les discours de Sarkozy sans bondir. Parce que c’est ça, les minorités tyranniques que critique Sarkozy: les intellos qui essaient de lutter contre le coup de force rhétorique qui stigmatise les communautés minoritaires, déjà très largement discriminées.   

A suivre.

Tous les vendredis, Le journal d'une thésarde, voir l'intégrale.

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