RECIT. Lettres ou ne pas être #1: labeur interminable?

Par @Culturebox
Mis à jour le 13/03/2015 à 21H38, publié le 09/05/2014 à 00H21
Café JDT © Anna P.

On ne naît pas thésard, et on s'étonne souvent de l'être devenu… Un choix de vie assumé, au prix de quelques angoisses.

"Les jours sont peut-être égaux entre eux pour une horloge, mais pas pour un homme. Il y a des jours montueux et malaisés qu’on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train, en chantant. Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses surtout disposent, comme les voitures automobiles, de "vitesses" différentes".
 « Raconter les événements, c’est faire connaître l’opéra par le livret seulement ; mais si j’écrivais un roman, je tâcherais de différencier les musiques successives des jours. »
 (Marcel Proust, "Vacances de Pâques", Le Figaro, 25 mars 1913).
 
 
Un début de thèse, c’est comme un opéra dont on ne connaît encore ni le livret, ni la musique. Ou comme un opéra qu’on avait toujours rêvé d’aller voir, dont on paye cher la place en catégorie 5: on s’assoit, en s’attendant à la consécration par le chef d’œuvre, et puis on a progressivement l’impression qu’on n’a pas été totalement initié à ce qui est en train de se passer, à la différence des visages satisfaits qui nous entourent. Et là, comme il reste encore trois heures de spectacle, on se demande forcément si on n’a pas gâché son samedi soir.
 
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Ceci dit l’opéra, je n’y ai jamais été initiée, et ça ne m’empêche pas d'adorer les rares fois où j’y vais. De même la thèse, je n’en avais jamais rêvé, ni à 8 ans, ni à 17, ni même à 24 ans. Mais après plusieurs stages, j’ai réalisé que j’avais beau vouloir faire du journalisme, je lisais toujours Proust plutôt que Le Point, donc qu’il fallait peut-être en tirer les conséquences qui s’imposent. J’ai fait quelques vacations dans une université parisienne, histoire de voir si l’enseignement était l’aliénation dont on parle tant ; et l’aliénation m’a semblé un moindre mal.
Donc après avoir fait relire mon projet de thèse par plusieurs interlocuteurs qualifiés, j’ai obtenu une allocation pour trois ans. 1600 euros nets par mois, contre une charge d’enseignement (assez réduite) en Licence 1 et 2, l’idéal pour travailler sa thèse à côté. Je n’ai pas eu mon allocation à Paris, ce qui aurait été l’idéal, mais dans une Université dynamique à 1h30 de la capitale. Malgré quelques pressions de l’École doctorale pour que je m’installe à R., j’ai décidé de rester à Paris et de payer mes allers et retours en train: la Bibliothèque Nationale ne déménagera pas, et mon copain non plus.
 
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Au quotidien, la vie de doctorant (parce qu’on ne dit plus  "thésard " depuis des années, beaucoup trop péjoratif comme tous les mots en -ard : bavard, trouillard, tocard, Sorbonniquard…), c’est la liberté et le luxe incroyables de gérer son temps comme on veut.
Quand on se réveille à 8h et qu’on a la journée pour lire Proust, c’est presque la même euphorie que se lever à l’aube, et voir le soleil pointer au sommet d’une montagne. On n’est pas sûr d’aller jusqu’en haut, mais le chemin s’annonce agréable.
Et puis quand on remplit sa tasse de café entre les deux chapitres d’une thèse sur l’hypallage ou l'implicite, on a la satisfaction de se dire : maintenant, c’est moi le patron.
 
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"Doctorant": je ne sais pas réellement qui a créé ce mot. On disait "doctorat", "docteur", mais entre les deux il y a ces longues années de work in progress où on est "doctorant" : on travaille à son "doctorat", on est progressivement en train de devenir "docteur". Souvent les mots en –ant, ce sont des participes présents qui expriment une action en cours : marchant, chantant, travaillant… Être "doctorant", c’est comme devenir une action en cours, l’incarnation d’un labeur interminable. Réjouissant, comme identité.
 
 
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À suivre.
Tous les vendredis, Le journal d'une thésarde.

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