Yuri Buenaventura, star de la salsa enchante le 25ème "festival biarritz amérique latine"

Par @Culturebox
Mis à jour le 01/10/2016 à 11H53, publié le 30/09/2016 à 18H00
Biarritz, Gare du midi, 28 septembre 2016, 22H27;

Biarritz, Gare du midi, 28 septembre 2016, 22H27;

© PL

Parce que le "festival biarritz amérique latine" est le festival de référence pour le cinéma latino-américain, il lui était impossible de célébrer cette culture sans y inviter la musique qui rythme ce continent, la salsa, avec son serviteur star le plus populaire, le colombien Yuri Buenaventura

Fallait pas me la faire! A première vue, tout me semblait prévu pour que ça rate, pour que la fameuse sauce (salsa) ne puisse pas prendre. Faut dire que ces choses là sont délicates. Faut dire aussi que s'attendre à un grand concert de salsa dans un festival de cinéma (même si son objet est l'Amérique latine) est à peu prés aussi rationel que compter sur un grand film dans un festival de musique. De plus, aucun signe n'incitait le mélomane amoureux de salsa que je suis à un quelconque optimisme sur le concert annoncé ce soir-là: une salle jugée en un coup d'oeil rapide sage et bourgeoise, un public gentiment grisonnant et majoritairement néophyte en la matière, de beaux fauteuils de velours rouge de cinéma qui n'encouragent pas vraiment à la danse, et même si le chanteur colombien Yuri Buenaventura a bien tous les titres de noblesse en la matière, célébrité comprise, on me l'annonce accompagné sur scène par quelques salseros typiquement... français (si! si!), nés donc bien loin de Cali ou de La Havanne, plutôt du Gers ou de Toulouse (léger handicap pour exprimer l’authenticité des racines salseras). Bref, aucun de ces petits signes qui pourraient m'annoncer un grand concert n’était palpable dans les heures précédent le show. Excitation et attente à marée basse. Pessimisme du festivalier blasé? J'aurai dû me méfier.  
Quand à 21h10, en entrant sur scène, Yuri B demande aux spectateurs qui n’ont jamais assisté à un concert de salsa de lever la main, j'ai tout à coup la certitude que mes craintes étaient justifiées, et devant tous ces bras qui se tendent, je fus à ce moment-là sûr, je le reconnnais, que rien d'exaltant n'allait se passer dans cette salle sage. On danserait une autre fois.
Le fameux musicien allait juste faire son "taf" et on irait se coucher. La messe, avant de commencer, me semblait dite. Juste un concert de plus, aussitôt écouté, aussitôt oublié!
Deux bonnes heures plus tard, je comprends, tout spécialiste que je sois ou prétends être, que j'avais avais tout faux! Heureusement! 
Il suffisait de voir les sourires sur les visages des spectateurs qui n’arrivaient plus à quitter les lieux une fois le concert fini, cette traînée de joie sur le parvis de la Gare du Midi où certains s'essayaient même à quel pas de danse, pour se rappeller soudain (comment avais-je pu l'oublier?) que TOUS les grands musiciens possédent le pouvoir de déjouer toutes les attentes et tous les pronostics des mélomanes, et qu'à part la partition et les chèques des cachets, rien d'un concert n'est jamais écrit d'avance. Ni le pire, ni le meilleur.
La nuit bien avancée, en quittant la salle de concert, m’est revenu cette phrase du philosophe espagnol José Bergamin: "Un artiste c’est quelqu’un qui connaît un secret et qui le dit, quand il le veut." Aussi simple que cela.
Et contre toute mes attentes, c'est bel et bien ce qu’hier soir a réalisé le salsero colombien Yuri Buenaventura, et ce par la seule évidence de son talent scénique et de son energie savante et musicale. Il a renversé ma logique péssimiste. Aussi simple que cela, disais-je. Aussi réjouissant aussi! 
Retour sur les faits: rewind...
Le matin d’abord, car c’est peut-être là, sans qu'on le pressente que s’est préparé le succès du soir.
Mais d'abord, parce qu’on est dans un festival de cinéma, revenons au cinéma. Projection dès potron-minet du documentaire "Buenaventura no me dejes mas" de la réalisatrice Marcela Gomez Montoya, un film émouvant qui revient sur lincroyable destin de ce musicien colombien.
Pour le documentaire Yuri est revenu dans le métro des temps de la galère

Pour le documentaire Yuri est revenu dans le métro des temps de la galère

© Caracol TV
Pitch: 20 ans avant ce concert biarrot, l'histoire du jeune Yuri venu vivre à Paris sa vie d’immigré, si loin de sa verte et musicale Colombie, et le fil de son destin qui se déroule 110 minutes durant. Histoire au goût de légende, édifiante et humaine: certes, il y a parfois les cachets avec l'orchestre Mambomania à la Closerie des lilas, mais il y a surtout les concerts dans le métro, ses copains latinos de la dèche, la solidarité des fauchés, la galère huit jours par semaine, les petits boulots alimentaires pour faire patienter ses rêves de triomphes dans la musique, ces rêves qui peu à peu vont perdre à Paris de leurs couleurs, pour finir par prendre, inexorablement, celle des pièces jaunes. Ajouter le froid du climat et des visages anonymes français croisés entre Nation et République (ligne 9), et le déprimant tableau de cette misère est presque complet.
Puis le parcours en chute libre jusqu’au désespoir dans cette cité qu'on dit de "lumière" et que Yuri avait choisie plutôt que Miami, comme lui avait conseillé ses compatriotes. Une nuit, voyage au bout de la nuit, la fatigue suprême, et le petit colombien qui n’en peut plus se jette dans la Seine, pour en finir. Voilà aussi ce que dévoile ce documentaire. Pudiquement mais sans ambiguïté.
La chute avant le rebond. 
Il survivra.
À peine un an plus tard, repéré, j’allais écrire repêché par Universal Music, il devenait, en un album "Herencias africanas" ( héritages africains) le premier, et le seul musicien de salsa jusqu'à aujourd'hui a obtenir un disque d’or en France.
Le documentaire, gorgé de musique et d’amitiés, est riche d’informations pour les fans, et les amoureux de salsa mais pas que... Les distributeurs et autres programmateurs français seraient bien inspirés d’offrir à ce film généreux produit en Colombie une vie dans nos salles hexagonales. A bon entendeur...

12 heures après cette émouvantre projection que l'artiste honora de sa présence, Gare du Midi, salle tout confort, disais-je, remplie comme un oeuf d'autruche. Un concert de "No hay billetes" comme disent les aficionados
Yuri Buenaventura et ses 11 musiciens sur la scène de la Gare du midi

Yuri Buenaventura et ses 11 musiciens sur la scène de la Gare du midi

© PL
Onze musiciens sur scène deux heures durant, sans pause ni temps morts..
Et dés le premier accord, Yuri Buenaventura lance le concert comme on part à la conquête d'un désir de danser ensemble: 

Avec la salsa, il s’agit de se lever pour transpirer le chagrin, la peine, et de les piétiner.

Je sens la salle sage douter, pudique, et hésiter à se lever, alors que l'orchestre démarre comme un train.
Faut dire que Buenaventura a des armes très efficaces pour vaincre toutes les timidités corporelles de nos corps occidentaux: une section rythmique irrésistible (formidable timbalero Boris Caicedo), des cuivres brûlants, une basse profonde et obstinée et une voix qui tranche, découpe et s'envole. 
Yuri est un de ces chanteurs qui commencèrent dans le métier comme percussioniste. Cela s'entend dans l'energie et le placé de son chant vigoureux, dans son phrasé unique. 
Et la sauce commence à prendre dans les rangées de moins en moins sages.
Dans un impeccable costume noir, vernis aux pieds, il fait de la musique en couleur avec un ton dominant, le noir. Le noir des esclaves à l’origine de sa musique, bien sûr, mais aussi le noir de la couleur des peaux de la ville de Buenaventura, cette ville de très forte inspiration africaine fondée par d'anciens esclaves et qui lui a donné son nom de scène. Son choix. Son premier disque, celui qui changea sa vie ne s'appelait-il pas Heritages africain, comme pour balayer toute ambiguïté sur l'origine et la couleur de sa musique? 
Il dit et répète comme on paye une dette, que c’est auprès des noirs et de leurs traditions qu’il a puisé toute sa musique, toute sa danse:
"Je danse comme un nèg marron qui court et s’échappe dans un champs de canne à sucre". 
La première chanson, est dédiée à Patrice Lumumba, héros de l’indépendance congolaise assassiné en 1960 par le sanguinaire Mobutu. Le ton est donné (engagé), la danse est combative.
Mais si Yuri est un blanc qui joue de la musique héritée du peuple noir, il est devenu, et c'est là que les choses pourraient se compliquer, mondialement connu en adaptant des chansons françaises en salsa (reprise du Ne me quitte pas de Brel, le méga-succès du colombien). Les paradoxes de l’artiste sont là; son kaleïdoscope artistique aussi. D’aucuns y auraient perdu leur âme, ou auraient triché. Buenaventura ne fait ni l’un ni l’autre. Sans se dénaturer, il a construit des ponts audacieux mais solides entre les cultures, comme d'autres tombent amoureux, sans rien renier, sans rien trahir. 
C’est donc un musicien blanc authentiquement noir, un salsero qui chante, parfois en français et qui fait sonner la langue de Molière avec un zeste de citron et une goutte de Mojito, et ce sans rien perdre de son identité, ni de ses origines.
Arrangez-vous avec ça!
Très pédagogue, un brin bavard, Buenaventura montre au public les instruments qui rythment sa musique comme cette cloche-métronome "une cloche de vache volée il y a longtemps par un esclave et transformée en instrument de musique, ou celle-là, petite cloche des chèvres de maîtres, volée et recyclée en instrument de percussion qui donne sa couleur unique à la salsa".
Le public apprend, grace au maestro, entre chanson et chanson, quelques éléments-clés de l’identité sonore de cette musique.
De la première à la dernière mesure du concert, il va montrer avec rage et précision, comment galvaniser un orchestre de onze musiciens venus des horizons les plus divers et les plus surprenants: ("Sébastien, aux timbales, venu du fin fond… du Gers", annonce rigolard et sûr de lui Buenaventura; un trompettiste corrézien; Olivier et Julien aux trombones; tous les passeports y passent) et avec tout cet alliage hétéroclite, aussi miraculeux et improbable que cela puisse paraître, cela va sonner merveilleusement colombien, sa voix liant le tout dès qu'elle entre en jeu, son corps montrant les chemins rythmiques et harmoniques à prendre pour sonner ensemble. 
C'est là le coeur de la magie et le pouvoir particulier de Yuri, son énergie de chef de meute. Le don de tous les grands leaders. 
De cet homme métronome, de ce corps-métronome à la précision diabolique qui donnent à l’ensemble orchestral un son authentiquement colombien jaillit une salsa de souche, comme dirait l’autre, une couleur pura colombiana. Le public est emballé, les spécialistes bluffés. 
Instant formidable et éclairant quand YB entraîne, à force d’écoute, d’autorité et de tendresse, son percussionniste gersois, à jouer mieux encore que ce qu’il sait. Le spectacle d’un maître, planté face à son "congero" et l'élevant jusquà à ce qu'il ne savait pas savoir, est enthousiasmant. Transmission d'une incandescence.
Quand le maestro Yuri Buenaventura montre la voix !

Quand le maestro Yuri Buenaventura montre la voix !

© PL
Cela dit, dans cet orchestre aux identités mêlées, il a quand même conservé pour les fondations rythmiques (faut pas pousser non plus) 4 authentiques artistes latinos, dont un fantastique congero originaire de Cali (Colombie) Boris Caicedo, véritable chef d’orchestre/chef de gare au service de la fougue et de la science du patron, qui l'escortera tout le concert durant, sans faille ni faiblesse épaulé par le son brûlant et bondissant de Francisco Javier Betancourt Cardona à la "baby-bass" colombienne
Les chansons s’enchaînent, la salle conquise est désormais debout, frappe des mains "presque" en rythme. Le public découvre, reconnaît et s’étonne lui-même, puis se laisse séduire, rend les armes aux pieds de l’artiste. Le triomphe s'installe, la salle rugit et reprend à gorges deployées un "Besame mucho" d'anthologie.
A ce moment du concert, l'evidence est là! le petit géant colombien a remporté la partie où il a voulu, comme il a voulu, quand il a voulu. Énorme métier de showman.
Pour élever la température de son concert Yuri Buenaventura a fait ce qu’il sait faire de mieux. Il a imposé sa signature unique, ce mélange improbable et pourtant irrésistible entre notre patrimoine de chansons françaises et les rythmes de son continent musical, sans que ni l'un ni les autres n'y perdent. Cerise sur le gateau, Brassens au goût de rhum (formidable reprise de "je me suis fait tout petit", Nougaro devenu "Nougarhum", ("Le jazz et la java") ou Aznavour ("Hier encore"), sonnent purement salsa. Autre miracle.
Et quand il lance de sa voix puissante:

Brassens a pris un chemin dont vous pouvez être tré fier en France; Le chemin de la musique de son peuple.

Le concert finira par un bis torride, rappel obligé de son succès planétaire, le "Ne me quitte pas" du grand Brel, ou quand les brumes belges finissent, grâce au grand Yuri, par laisser passer enfin la chaleur du soleil colombien. Triomphe tendre et généreux. Le public, aux anges en redemande. C'est fini! 

Rien n’aurait dû fonctionner vous disais-je, et ce fut donc un triomphe. Quelle joie de se tromper ainsi! 

Yuri Buenaventura, dans les loges,  peut bien rire aux éclats, peut-être content du tour joué à mon pessimisme.
Dehors la nuit biarrote s’annonce longue, Les Dj's des bars aux alentours ont choisi de mettre de la salsa sur leurs platines, comme un hommage spontanné, comme un merci,  venu cette fois, non pas de la salle, mais de la rue, la "calle".
Demain matin, le cinéma à Biarritz reprendra ses droits. Demain. 
 
Anecdote en forme de post-scriptum:
Le matin du concert, je demandai à Yuri de me dire s’il connaissait un chanteur français qui aurait pu, selon lui, chanter avec force et justesse de la salsa. Légère reflexion, sourire subtil et entendu:
"Reggiani, avec sa voix, lui, aurait pu;  je regrette vraiment qu’il ne l’ait jamais fait".
Moi aussi.
Puis, face à mes yeux brillants de joie et ma reconnaissance gauche, Yuri a ri...aux éclats!
 
> Petit cadeau modeste et fait main pour les ami(e)s Des mots de minuit. ;-)

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