Rhino Veilhan © Xavier Veilhan
Dedic Jounin © Nicolas Jounin
Pour prolonger le réflexion des élèves de Nicolas Jounin, leur expérience sociologique de terrain... Un bel écho sous la forme d'une tribune publiée par notre confrère.

TRIBUNE... Libération ("REBONDS") du vendredi 21 novembre 2014.

"L’amour est loin d’être aveugle aux distinctions sociales. La sociologie a depuis longtemps montré que, même si les mariages arrangés sont l’exception dans les sociétés développées, on «choisit», plus souvent que le hasard ne le supposerait, un conjoint du même niveau de diplôme, de même classe sociale, ou encore de même origine sociale. Au-delà du constat de ce phénomène, dénommé homogamie sociale, il est intéressant de s’interroger sur son évolution. Se dirige-t-on, comme nombre de commentateurs l’affirment, vers une société de l’entre-soi, de la «fracture sociale» ou du «séparatisme généralisé» ? L’augmentation des inégalités de revenus et de la précarité s’est-elle accompagnée d’un renforcement des identités de groupe, et en particulier de classe ? C’est notamment à ces questions que l’article publié dans la Revue française de sociologie (1) a cherché à répondre en étudiant l’évolution de l’homogamie en France depuis quarante ans.

Les résultats, indiscutables, laissent entrevoir une tendance à une plus grande ouverture de l’ensemble de la société française. Entre 1969 et 2011, parmi les couples cohabitants, qu’ils soient mariés ou non, la proportion des conjoints possédant le même niveau de diplôme est passée de 47% à 27%, et celle des conjoints appartenant à la même classe sociale de 30% à 20%. La proportion de ceux dont les pères appartenaient à la même classe sociale est passée de 32% en 1982 à 23% en 2011. Autre évolution majeure : depuis 2000, du fait de l’augmentation du niveau d’éducation des femmes, celles-ci possèdent plus souvent un diplôme supérieur à celui de leur conjoint que l’inverse. La diminution de l’homogamie est-elle due à une évolution de la structure de la population française vers une plus grande diversité en termes de diplômes et de professions, ou à un réel changement des comportements ? Si cette diversification a joué, elle ne suffit pas à expliquer la baisse observée au cours des quarante dernières années. Un mouvement de long terme se produit semblant indiquer que notre société se dirige dans sa grande majorité vers plus d’égalité. Cette tendance est confirmée par les études de la mobilité sociale entre les générations, qui montrent que celle-ci a eu tendance à augmenter, malgré la dégradation de la situation du marché du travail.

Un bémol de taille doit être apporté. Un seul groupe social a vu son homogamie augmenter : celui des diplômés des grandes écoles (soit moins de 5% des individus en 2011). Il y a encore quelques décennies, ces formations étaient réservées aux hommes, qui trouvaient des conjointes ailleurs. Ce n’est plus le cas depuis les années 70, et les intéressés ont 25 fois plus de chances de choisir un conjoint lui-même passé par une grande école que ce ne serait le cas si le hasard seul présidait aux rencontres (contre 10 fois pour les titulaires d’un diplôme des universités supérieur ou égal à la licence). A l’instar des inégalités économiques, il semble que les tendances séparatistes soient le fait des élites, plutôt que de l’ensemble de la société française.

(1) «Les évolutions de l’homogamie de diplôme, de classe et d’origine sociales en France (1969-2011) : ouverture d’ensemble, repli des élites», Revue française de sociologie 3/ 2014 (Vol. 55) p. 459-505."