CINEMA. "The lobster": homard grillé, sauce aigre-douce

Rémy Roche
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 27/10/2015 à 20H32, publié le 27/10/2015 à 17H26
Colin Farrell, largué.

Colin Farrell, largué.

© Despina Spyrou

Troublante comédie. L'excellence de la recette laisse un goût amer.

Vous êtes seul, ni conjoint ni compagne? C'est interdit. L'ordre commande de vous transférer immédiatement au centre de rééducation. Il a l'aspect et les avantages d'un hôtel de luxe mais la discipline y est sévère et la règle intransigeante: trouver en 45 jours, pas un de plus, une âme sœur. Hétéro, homo, peu importe, c'est être seul qui n'est pas toléré. Au delà du délai, la sanction tombe: vous serez transformé en animal, de votre choix.
Ainsi David, quadra placide qui vient de subir une douloureuse séparation, est conduit dans l'hôtel de traitement des déviants. Il n'arrive pas seul, il est accompagné de son chien qui n'est autre que la réincarnation de son frère qui, en ce même endroit, n'avait malheureusement pas réussi son programme de rectification.
David, en cas d'échec, préférerait devenir un homard (lobster), il envie ce crustacé qui vit 100 ans, et reste sexuellement opérationnel jusqu'à sa mort. En attendant, le voilà donc soumis à l'emploi du temps quotidien, régi d'une main de fer par la matrone du lieu: animations mimant benoîtement les avantages de la vie à deux, séances d'excitation par une femme de chambre juste mécanique, rencontres avec de potentiels candidat(e)s aux accouplements, tous forcément inadaptés. En outre, les malades participent à des chasses organisées dans la forêt voisine ou sévit un antinomique, donc dangereux, groupe de Solitaires résistants: une capture et c'est un jour ajouté à leur compte à rebours.

Léa Seydoux, intransigeante patronne des "Solitaires"

Léa Seydoux, intransigeante patronne des "Solitaires"

© Despina Spyrou

Glaçant
On n'en dira qu'à peine plus du destin de David, juste pour observer que les règles des Solitaires, qu'il décide de rejoindre et qui interdisent à l'inverse le moindre flirt, sont tout autant draconiennes voire barbares. Son néo-Complexe du homard vire au tragique: le final, terrible, laisse pantois tant il semble absurdement logique.
Yorgos Lanthimos est un cinéaste de l'étrange, celui qui pourrait nous tomber dessus. Dans "Alps", son film précédent, il racontait une société secrète qui proposait un service inédit: remplacer physiquement une personne décédée auprès de son entourage pour soulager son deuil. Un récit glaçant qui, dans son cynisme morbide pouvait rappeler Haneke. "The Lobster", c'est identique mais, dans la forme, tout le contraire. Le cinéaste grec emprunte la façon et les acteurs de la comédie dramatique anglaise (et ses nonsenses) pour raconter une histoire épouvantable. On rit, souvent et franchement de cette galerie de personnages décrétés asociaux, ils sont malheureusement drôles. À y regarder de plus près, ils sont tragiques aussi.
Habilement, Lanthimos ne démontre pas, mais derrière une comédie jouissive, il suggère, c'est beaucoup moins réjouissant, les effets d'une dictature possiblement en cours d'installation d'une mise aux normes généralisée. Que l'on accepterait sans rechigner.
En attendant, rions un peu.


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