"Patagonia, el invierno" de l'argentin Emiliano Torres. Sales temps

Rémy Roche
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 27/06/2017 à 21H05, publié le 27/06/2017 à 11H11

Un film élégant en terre sauvage. Rudesse du climat, brutalité économique.

L'hacienda est si vaste qu'on n'en sait pas les contours. Encadrée par un paysage impressionnant de beauté, une étendue d'eau là-bas, la montagne plus loin encore. Au milieu, par centaines, des moutons qui broutent et engraissent, surtout le propriétaire qui ne vient jamais, délégant à ses majordomes et à un contremaître. Celui-ci s'appelle Evans, un solitaire qui a sacrifié sa vie et sa famille au service du patron. Il est vieux mais ne regrette pas, il aime sa vie fruste et sans confort, il ne la quitterait pour rien au monde.
Le voilà engagé dans les opérations de tonte annuelle du troupeau. Des saisonniers arrivent pour la tâche, il les prévient, va falloir bosser dur et s'écraser. Il connaît le métier, pour contrer toute éventuelle velléité d'insoumission, quelques bouteilles de vin, de la musique et des prostituées calmeront les ardeurs.
Parmi les journaliers, Jara, la trentaine vigoureuse mais ombrageuse, il a autant le savoir-faire que le sens de l'initiative et une maturité tranquille qui fédère le groupe. Sa femme enceinte et son gosse sont restés loin, dans le nord du pays, il en cache leur existence: dans un monde de travailleurs sans droits, une famille c'est un problème pour l'employeur. Jara est donc idéal pour remplacer Evans qui est viré sans beaucoup de ménagements, juste quelques billets pour la forme. Le vieil homme retourne en ville, visite sa fille qui accueille fraîchement un père qui l'a trop longtemps oubliée. Lâché de tous, Evans n'a plus rien sauf une bouteille de gnôle qu'il écluse sur une plage au côté de l'épave d'un vieux bateau, rouillée, rongée. Comme lui.
Mais il n'a pas dit son dernier mot.
L'hiver, el invierno, arrive, il sera rude pour Jara, pas seulement en raison de la sévérité des éléments météorologiques.
Patagonia épave © Tamasa distribution
Faire magnifique pour dire la sévérité du monde, celui des hommes, celui de la nature. C'est le pari audacieux d'Emiliano Torres, pourtant convaincant pour son premier long-métrage. Magnifique parce que ses images le sont, presque trop, au risque de faire oublier la dureté de ce qu'il décrit. Elles le sont aussi dans les fauves et vert-de-gris qui font le décor de ces gens de rien. Mais la simplicité, le minimalisme de la mise en scène de ce western moderne - mais glacial - qui montre sans vouloir démontrer, construit l'équilibre d'un film qui est aussi politique. Car si la nature de cette Patagonie du bout du monde est sauvage et hostile, le nouveau monde économique l'est tout autant pour ses obligés. On prend, on jette, et si le mouton ne rapporte plus assez, sans états d'âme ni vergogne, on transformera l'hacienda en résidence touristique de luxe. Qu'importe la façon pourvu qu'on ait la richesse.
Le réalisateur argentin instruit habilement sa métaphore, on se plait autant à en apprécier la pertinence qu'à savourer le raffinement de sa mise en forme.
 
Patagonia, el invierno – Emiliano TORRES (Argentine) – 1h35

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