"L'amant d'un jour", de Philippe Garrel: vertiges de l'amour

Rémy Roche
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 02/06/2017 à 18H17, publié le 30/05/2017 à 11H11

L'amour est-il plus souffrance que bonheur? Philippe Garrel pose la question dans un puzzle cinématographique inédit et subtil.

Elle est en larmes, Jeanne, quand elle vient frapper à la porte de son père, Gilles à qui elle explique entre deux spasmes de désespoir qu'elle vient de se faire virer par son boyfriend. Dans la séquence précédente, on a pris ce jeune père cinquantenaire et prof de philo, en flagrantes étreintes avec Ariane, l'une de ses étudiantes à la fac. La jouvencelle est présentement dans la couche paternelle, Jeanne sèche ses larmes et s'endort sur le canapé.
Au matin, les deux jeunes femmes font connaissance, c'est tendu. Jeanne a du mal à accepter une belle-mère qui a le même âge qu'elle: 23 ans. La jalousie est partagée, Ariane comprend vite qu'elle doit désormais partager l'amour de Gilles avec celui qu'il porte naturellement à sa fille. Pourtant, presque maternelle autant que future nouvelle copine, elle apprivoise Jeanne et la rassure, expliquant — visiblement experte — la futilité d'un chagrin d'amour. Un peu de temps encore, elles deviendront complices, partageant de graves secrets qu'elles cacheront à Gilles qui se retrouve placé au point de déséquilibre d'un improbable triangle amoureux qui fatalement s'effondrera. La géométrie des sens n'est pas une science exacte, Jeanne ou Ariane? qui sera la plus perverse, qui de ces deux amies par alliance y laissera ses plumes?
On ne sait si on sourit attendri ou si on pleure de cet essai rohmerien sur l'amour, alternative à la douleur de la solitude, Philippe Garrel en interroge si pertinemment le cycle addictif qu'il implique: bonheur, dépendance, souffrance. "Il faut savoir choisir ses amants", recommande Ariane à Jeanne, elle trace pourtant au rouge-à-lèvres un "Plus jamais ça" sur le miroir de la salle de bains d'un bellâtre à qui elle a cédé mais qu'elle abandonne piteusement au petit matin. Gilles, dans une fausse innocence de philosophe, soliloque sur la relativité de la fidélité, préconisant simplement "Il faut apprendre à ne pas se blesser". Jeanne, la plus fragile, comme une ado encore inexpérimentée, comme celle qu'auraient conçue Gilles et Ariane et qui dans la résolution de son complexe d'Electre (le pendant féminin du complexe d'Œdipe) joue inconsciemment la mère contre le père pour tenter de s'en sortir toute seule.
Hypothèses, Garrel, qui est un grand cinéaste et visiblement un homme d'expériences, ne cherche pas à démontrer, il suggère les flous de l'amour dans la sobriété d'une mise en scène enveloppée dans un magnifique noir et blanc intemporel, obscur et profondément empathique. Le choix de ses comédiens porte le film. Esther Garrel, sa fille (tout sauf un emploi fictif) pour une Jeanne lunaire à fleur de peau, Louise Chevillotte, pour cette Ariane solaire, jouisseuse tranquille qui se perd dans ses certitudes fragiles, Eric Caravaca, jeune-vieux père tranquille, pas tant que ça.
La mélancolie de l'amour est toujours ce qu'elle était.

L'amant d'un jour - Philippe GARREL - 1h16

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