Ciné, cinoche #201113

Rémy Roche
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 17/05/2014 à 23H38, publié le 19/11/2013 à 00H00
Shohuzai aff dmdm

Chroniques de la semaine, extraits et entretien avec Guillaume Gallienne

«Mon père ce héros au regard si doux…»

Il est remarquable que dans cette « comédie » inspirée par sa vie,  Les garçons et Guillaume à table, la première évocation du père soit une ceinture déroulée, bien droite, sur un lit. A chacun son signifiant. On imagine que ça ne devait pas être tendre tous les jours du côté du paternel Gallienne dont le fiston confie dans une gazette dominicale que Madame Claude était son amie et qu’il avait le sens du panache et du  bonheur d’expression : « Simenon, c’est Balzac après Freud ! »
Sur l’écran, à côté du cuir et de son alignement, impériale mais pas plus caressante, nous est proposée une grande bourgeoisie finement délurée dont il faut coûte que coûte –que dis-je ! Urgence parmi les urgences !- se faire aimer. La performance est si réussie que Gallienne fils a reçu un Prix d’interprétation masculine au festival du film de Sarlat. Sans doute parce que c’est en sa maman qu’il est le meilleur. Disons pour les besoins de mon propos que c’est son rôle le mieux campé. Ce n’est pas le seul. Il est aussi cet adolescent azimuté, phobique, papillonnant, en quête identitaire, stigmatisé dans sa latence homosexuelle et forcément inapte aux sports de la virilité sans concession. Reste le lieu de la rédemption : là où l’on naît et où l’on fait acteur. Sans maquillage, on peut « jouer » à être soi. Guillaume Gallienne est donc triple. Il est elle, il s’amuse à être lui en plus jeune et il se veut sujet de sa vie dans un ballet subtil et plutôt très juste.
Réussir si démesurément à incarner, à 41 ans, dans une comédie, l’objet de son désir infantile, c’est trop top ! Pardon, on dit sublimation réussie ! Quand-même, passer des blagues de repas de famille dont le petit Guillaume a du rire -car chez ces gens-là, monsieur, on n’explique et on ne se plaint jamais : « Never explain, never complain ! »- à une pièce de théâtre dont le buzz a fait le succès et finir par un film « longuement ovationné » à Cannes comme le veut la formule, ce n’est pas rien. G.G. excelle dans le peaufinage de roman familial.
Et on rit, et c’est de l’excellent cinéma, et on peut ne retenir que la comédie. Mais le mot, mis tout à l’heure entre parenthèses, recouvre aussi une mise à distance salutaire de la souffrance d’une assignation. Se voir désigné homosexuel dans le regard de l’autre familial n’a rien d’une liberté de choix. L’injonction maternelle qui titre le film va d’ailleurs, au fil du récit se retourner pour devenir dans un dialogue tiré du réel « les filles et Guillaume à table ! ». Ce qui pourrait finir par laisser perpétuellement l’un de ses destinataires, notre héros, entre deux rives.

voir l’interview vidéo de Guillaume Gal!ienne
 

Shokuzai

Perverses culpabilités

Furtivement sorti en salles au printemps, Shokuzai mérite la deuxième chance de la sortie DVD, ce serait dommage de passer à côté d’un chef d’oeuvre.
Shokuzai, du japonais Kiyoshi Kurosawa (Tokyo Sonata, Kaïro, License to live…) est une saga de femmes. Quatre fillettes sont témoins de la sauvage agression et du meurtre de l’une de leurs camarades de classe primaire. Traumatisées, elles sont incapables de se souvenir de quoique ce soit et notamment du profil de l’agresseur. La mère de la petite victime leur en veut, elle leur signifie que cette amnésie leur vaudra une dette à vie. 15 ans plus tard, l’assassin n’a toujours pas été retrouvé, comment celles qui sont devenues des femmes assument cette marque de destin que leur a imposé une mère, on le verra, plutôt ambiguë.
Un thriller, certes mais surtout un délicat et terrible portrait de femmes dans un Japon qui masque ses tourments derrière une bienséance très policée.
Traduction de Shokuzai: pénitence. Mais Kurosawa précise: "Ce titre original m’a en quelque sorte été imposé, puisque c’est celui du roman (de Minato Kanae). Mais je ne l’ai pas du tout interprété sous l’angle de la religion. Plutôt comme quelque chose qui a effectivement à voir avec l’idée de destin (…) La vengeance du destin aurait été plus juste… mais moins digeste!"

On restera longtemps hanté par ces personnages noirs, entre culpabilité, aliénation et perversité, filmés dans une magnifique photographie aux couleurs désaturées qui installe une ambiance très particulière. Economie, dépouillement de la mise en scène comme si le but était de tenter de ne plus montrer que l’âme. On pense alors à la tragédie grecque.
 

 



Shokuzai de Kiyoshi Kurosawa, en dvd (1h59 + 2h28) CONDOR ENTERTAINMENT (Exclusivité Fnac)

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