1954. Une guerre commence qui marque l'effondrement colonial. Moment de bascule où deux hommes choisissent leur destin.

Rémy Roche
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 15/04/2015 à 18H12, publié le 13/01/2015 à 18H00
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La Toussaint 1954 est "rouge" en Algérie. Les Français verront longtemps dans cette guerre de libération des "événements" alors que La coloniale agonise. C'est là que David Oelhoffen, inspiré par une nouvelle d'Albert Camus, pose son récit: trois jours dans la vie de deux hommes, l'instituteur et le paysan, contraints de résister à leurs fatalités et à leur assignation pour trouver une liberté.

Tout les éloigne. L'un, Daru, opposé  à la peine de mort, est  l'instituteur isolé que l'histoire rend supplétif de l'ordre colonial. Il est mandaté par la gendarmerie pour escorter l'autre, Mohamed, le paysan meurtrier de son cousin, au poste de la ville voisine. Contre eux: la loi du sang, de la famille et du village, l'ordre obsolète de colons revanchards dans un pays qui prend la route de l'indépendance. Rien d'acceptable pour l'enseignant solitaire et sûr de cette transmission qu'il incarne au fond de l'Atlas... Rien de possible pour un homme taiseux, accablé par son crime, sa peur et le poids de la tradition. Rien sauf l'attelage qu'ils vont former et qui leur ouvre la possibilité d'une vie pleinement ou mieux assumée, après l'épuisement des questions sur le sens du chemin. Viggo Mortensen -par ailleurs coproducteur du film- et Reda Kateb sont les "héros" de ce film d'hommes aux paysages de western largement sollicités par le réalisateur et plus facilement tourné au Maroc qu'en Algérie. Ils inscrivent leur fuite des dogmes et de la radicalité dans une longue marche qui les façonne, l'un catholique et l'autre musulman, différents. Toujours singuliers mais plus proches. Bel écho cinématographique à notre actualité récente. 
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Dans le contexte de ce film d'un cinéaste né en 1968: le hasard de la découverte d'une nouvelle de Camus ("L'hôte") très librement enrichie et adaptée; une histoire familiale qui fait le père instituteur en Algérie et proche du FLN. Dans le mot à mot réalisé au festival de Sarlat en novembre 2014, Oelhoffen dit que "le secret attire toujours" et que ce projet lui a permis de "remplir quelques trous" dans son histoire familiale.
Les questions d'une identité à reconstruire douloureusement et de la liberté sont centrales dans ce film. On remarque que la mère de Camus était espagnole comme l'est celle d'Oelhoffen, que Mortensen vit en Espagne et jure comme on le fait là-bas.
"Mes parents étaient espagnols. Pour les Français, on était des Arabes et maintenant pour les Arabes, on est des Français" dit à l'écran Daru l'instituteur. Quand les deux hommes se quitteront, après avoir subi l'armée et le crime de guerre, refusé les chaînes, épuisé le mensonge, c'est à la croisée des chemins, mais libres. Deux parias que la circonstance a fini de rapprocher dans leur humanité commune, leur différence radicale et l'aridité minérale d'une montagne judicieusement mise en lumière.
Bien aidé par ses comédiens (la sécheresse si expressive de Viggo Mortensen, l'étrangeté et l'ambivalence apeurées de Reda Kateb) dont il met les caractères sur un pied d'égalité, David Oelhoffen réussit un film lent, à l'économie musicale (Nick Cave et Warren Ellis) qui accompagne leur évolution. Les deux hommes finissent par se comprendre (la vérité des regards quand ils sortent du bordel que Daru a offert au vierge Mohamed...) dans une relation qui les laisse à leur destinée. L'instituteur sait qu'il ne peut plus rien pour ces gamins qu'il confie à la libération nationale. Le paysan part loin des siens et de ses repères pour aller chercher son chemin de traverse. Dans ce double itinéraire proposé et mis en scène par Oelhoffen, se retrouvent les thématiques développées par Albert Camus notamment dans ses Chroniques algériennes. Derrière la relation singulière de Mohamed et Daru, s'esquisse l'effondrement de l'idée coloniale. Dans l'affrontement et la conversation qu'ils mettent en place, l'autre dialogue, celui des cultures et des civilisations. On aime ce film. Il dit dans la linéarité et le formalisme de sa réalisation l'évidence et la nécessité de la rencontre. Il tombe juste, après le 11 janvier 2015! 
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David Oelhoffen

Né en 1968, il travaille dans la production puis réalise en 1996 son premier court métrage, Le Mur, primé dans plusieurs festivals. Suivent ensuite un moyen métrage, En mon absence, qui reçoit une mention au Festival de Clermont-Ferrand 2002, et trois autres films courts, dont Sous le bleu, présenté à Venise en 2004 et nommé aux César en 2006. La même année, il réalise son premier long métrage, Nos retrouvailles (Semaine de la Critique à Cannes, 2007).

Filmographie sélective

2006 Nos retrouvailles
2014 Loin des hommes

tous les Ciné, cinoche

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