"D'une vie à l'autre" de Georg Maas. Quand la Stasi récupérait les enfants mal nés des ténèbres nazies.

Par @Culturebox
Publié le 06/05/2014 à 01H00
D'une vie à l'autre aff  detail

Le cinéma allemand continue d'explorer les délires de son histoire. Et avec "La frappe", le cinéma coréen continue lui d'explorer l'excès d'une obligation d'excellence.

D'une vie à l'autre - Georg MAAS (1h37)
par Philippe Lefait

Adapté librement d'un roman d'Hannelore Hippe, le troisième film de Georg Maas Zwei Lieben trouve dans un moment de l'histoire allemande l'occasion d'un double questionnement qui porte sur l'identité (la prétendue pureté aryenne et l'utilisation par la Stasi des enfants qui en furent victimes) et sur l'histoire (les saletés du nazisme et l'usage qu'en a fait l'Allemagne de l'est). Pour le réalisateur qui questionnait déjà ce thème de l'identité dans ses fictions et ses documentaires précédents, "nous avons tendance à confondre les autres avec
 l’image que nous avons d’eux. Quand quelqu’un
fait des choses qui ne correspondent pas à cette
 image, nous préférons l’occulter."    
D'une vie à l'autre va osciller entre le thriller et le drame familial et  les tons du film -l'économie de couleurs chaudes- renvoient aux atmosphères de guerre froide décrites dans les livres de Graham Greene et d'Eric Ambler. Ce cinéma est efficace. Comme l'est celui de Florian Henckel von Donnersmarck (La vie des autres en 2006). Au delà de la nécessité de leur exploration et de leur compréhension, ces parts d'ombre qui subsistent des totalitarismes du XXème siècle, dans la folie qu'elles révèlent ou l'horreur qu'elles suscitent ne peuvent qu'interroger ou désagréablement fasciner.
D'une vie à l'autre maternité
Le bûcher de la vérité

L'histoire va inscrire Katrine (interprétation remarquablement ambiguë de Juliane Köhler qui incarnait Eva Braun dans le film La chute d’Oliver Hirschbiegel en 2003) dans une double négation de son identité. L'une lui échappe. Pas l'autre. C'est, dit le film dont l'essentiel de l'action se situe en Norvège, une enfant de la guerre et de la honte. Née des amours coupables d'Ase (femme lourde de ses secrets incarnée par l'iconique Liv Ullman) avec un soldat allemand, elle sera "déportée" dans l'une des institutions (maternités, foyers, orphelinats) de l'association "Lebensborn" créée en 1935 par Himmler pour "purifier la race" et élever ses éléments "les plus blonds". Dans ce délire et de ce point de vue, ces petits (ils furent plusieurs milliers) de Norvégiennes aux ancêtres vikings étaient les "bienvenus". Adulte, Katrine a réussi à s'enfuir d'Allemagne de l'est et à retrouver sa mère avant de fonder une famille bien sous tous rapports. Quelques années plus tard, alors que le mur de Berlin est tombé, que la police secrète de l'est ou ce qu'il en reste est aux abois, les organisations internationales veulent faire témoigner ces enfants sacrifiés à l'idéologie. Et cette vie si nordique, si ordinaire et si familiale va s'effondrer. Les secrets, comme les espions (aux pratiques si téléphonées), rôdent en meute. Et l'enfant saccagé devient l'adulte détruit, comme ses proches, par la vérité de l'après guerre. Dans cette conflagration de la temporalité et de la liberté des individus, des assignations et des renoncements, personne ne pourra plus choisir. L'altérité est d'autant plus radicale qu'elle est en soi, a largement dit Arthur Rimbaud. Attendre pour oser la dire. L'Allemagne qui a connu l'une des pires expériences de l'histoire est bien le lieu de cette aporie.

+ + + + + +

La frappe - Sung-hyun YOON (Corée) 1h56
Trois élèves de terminale, apparemment les meilleurs amis du monde. Pourtant l'un d'entre eux se suicide. Derrière le jeu, les plaisanteries et la forfanterie, il y avait une violence sourde qui parfois explosait sans prévenir. Jusqu'à devenir fatale.
Concurrence dès l'école, c'est en creux, le portrait d'une société coréenne empoisonnée par la compétition que brosse Shung-hyun Yoon dans un premier film très prometteur.
Certains se méfient encore du cinéma asiatique, coréen en particulier, le croyant difficile voire abscons. Ils se privent de grands films. Depuis des années, la Corée nous envoie des chefs-d'oeuvre. Aux sceptiques on proposera quelques pistes: Hong Sang-soo, bien sûr, mais aussi Lee Chang-dong ("Peppermint candy"-2002, "Oasis"-2003), Im Sang-Soo ("Une femme coréenne"-2005), Kim Ki-duk ("Adresse inconnue"-2001, "Printemps, été, automne, hiver… et printemps"-2003) ou encore Bong Joon-ho ("Mother"-2009, plus récemment "Snowpiercer"). Et donc "La frappe".
Rémy Roche