Ciné, cinoche #031214. "Retour à Ithaque", "Iranien".

Rémy Roche
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 03/12/2014 à 10H07, publié le 02/12/2014 à 18H01
illustr Ithaque © Haut et Court
Retour à Ithaque – Laurent CANTET (France) - 1h35
Ils se retrouvent sur le toit d'un immeuble de La Havane pour fêter le retour de l'un d'entre eux de 16 années d'exil en Espagne. Ils approchent de la soixantaine, leur jeunesse ils l'ont passée dans un castrisme pur et dur qui stigmatisait et punissait toute déviance.
D'un côté le Malecon et son air du grand large, de l'autre la ville, abîmée mais résonnante de petites vies de débrouille: un cochon qu'on égorge sur une terrasse voisine; au loin les clameurs d'un match de foot. Ils boivent et rigolent de leurs souvenirs de jeunes en liberté conditionnelle avant de passer à table manger les légendaires haricots cuisinés par la vieille mère d'Aldo. Aldo est noir, formation d'ingénieur, mais il n'a pas trouvé mieux que bricoler dans un atelier de fabrication de batteries. Sa femme l'a quitté. Tania est ophtalmo, ce qui a Cuba ne rapporte pas gros, mais à la regarder, elle a dû trouver de quoi se faire assez grossièrement ravaler le visage. Son mari et ses deux fils sont partis à Miami, elle n'a plus de nouvelles. Rafa est peintre, il a perdu toute bonne inspiration quand auparavant, tout en symbolisme, il peignait l'enfermement infligé par un régime de fer et de barreaux. Eddy lui a pris son parti du délabrement du système, corrompu sans état d'âme. Il s'est casé du côté du manche, gagne bien, au besoin dans des combines qui pourraient lui coûter cher. Et Amadeo -c'est le revenant- il est écrivain mais n'a pas fait mieux que prof à Madrid quand il y était parti, abandonnant sa femme malade qui mourra seule.
Le tableau n'est pas très gai: mélancolies et rancœurs, après la joie un peu forcée des retrouvailles, le huis clos à ciel ouvert débouche sur l'affrontement des amis quand, revenus sur le toit, l'alcool qui continue à couler libère les ressentiments mutuels. Au bout de la nuit, ce sont les larmes qui succèdent aux coups de gueule. Dans un constat de désœuvrement général.
On ne dira pas que ce film, pourtant parlé d'un bout à l'autre, est bavard, la discrète inventivité de sa mise en scène l'emmène sur la musique d'une épopée tragique grecque, celle des rêves et des illusions de ces Ulysse revenus sur leur chère île, qui les a fait payer cher.
Bien sûr, Retour à Ithaque est cubain, mais être filmés par un réalisateur étranger a sans doute délivré les inconscients de ses excellents acteurs, pour la plupart cadors du cinéma local.
Les sexagénaires cubains ne sont pas les seuls à s'interroger plus ou moins douloureusement sur leur bilan de vie.

Entretien avec Laurent Cantet au festival de Biarritz 2014 où Retour à Ithaque a été récompensé de l'Abrazo d'or:

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Iranien film img © Zed Distribution

Iranien - Mehran TAMADON (Iran/France) - 1h45

Athée, mais iranien quand même, Mehran Tamadon vit en France. Il retourne fréquemment dans son pays dont il ne partage donc ni la religion, ni le système politique (en l'occurrence, c'est pareil). Il y retrouve famille et amis, ennemis aussi qu'il ne cesse d'inviter à un impossible dialogue. Pourtant pour ce documentaire, il réussit, non sans peine, à convaincre quatre mollahs de venir séjourner 48 heures chez lui pour échanger, débattre, essayer d'imaginer un "vivre ensemble". Le séjour est cordial, voire jovial, on échange même ses recettes de cuisine. Le débat est tout aussi détendu mais on comprend vite que les positions sont parfaitement irréconciliables. Dans un aveuglement général, les religieux tentent de mettre en pièces les convictions de leur hôte, en toute mauvaise foi. Un régime laïc plutôt que religieux? La laïcité est en soi une religion. L'obligation faite aux femmes de se voiler? C'est pour éviter un trouble à la société justifient les barbus: des études scientifiques prouvent que les hommes sont plus vite excitables (sic), il ne faut pas les provoquer. Tout ou presque y passe, jusqu'à la musique: pourquoi pas, pourvu qu'elle ne soit pas décadente ou trop rythmée, pourvu que ce ne soit pas une femme qui chante (voire un homme au registre "trop aigu"). On rirait (jaune) devant tant de stupidités, sauf que l'obscurantisme, de quelque religion qu'il se réclame, fait plutôt peur. C'est aussi au nom de la religion qu'on décapite aujourd'hui, en son nom également qu'hier des croisés massacrèrent des arabes et que les troupes de Christophe Colomb exterminèrent des indiens qui n'avaient pas d'âme.
Les participants du week-end iranien se sont quittés comme de bons amis qu'ils ne seront jamais. Mais Tamadon a eu du mal à récupérer son passeport pour regagner la France. Et il a été prévenu: s'il remet les pieds en Iran, il n'en ressortira plus.
Sans doute en bonne application d'un verset du Coran.

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Séance de rattrapage à domicile:
DVD - Moonwalk One- Theo Kamecke (USA) (ED distribtion)
Un étourdissant documentaire sur la première expédition de l'homme vers la Lune en 1969. Vous croyiez tout savoir sur l'épopée Apollo 11? Nous aussi. Mais on est restés ébérlués par ce récit aux images inédites autant qu'hallunissantes.
La chronique DMDM sur Moonwalk one, à sa sortie en juillet 2014.

dvd Moonwalk one img

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