CINEMA. "Censored voices", voix d'outre-guerre

Rémy Roche
Par @desmotsdeminuit
Publié le 20/10/2015 à 12H00
Censored voices illustration © ASC Distribution

Documentaire choc. Il suggère comment la triomphante victoire d'Israël dans la guerre des 6 jours, en 1967, a inoculé les germes d'un affrontement devenu endémique, voire insoluble.

Censored voices (documentaire) - Mor LOUSHY (Israel)  - 1h24
Juin 1967. Craignant une attaque conjointe de l'Egypte qui a bloqué le détroit de Tiran, de la Syrie et de la Jordanie, Israël déclenche par surprise la guerre. En 24 heures, l'aviation égyptienne est anéantie, en 6 jours les adversaires sont défaits, l'état hébreux annexe le Sinaï, la bande de Gaza et la Cisjordanie, la superficie du pays est multipliée par 3. Fière et patriote, la rue est en liesse et célèbre son armée qui parade.
Au même moment, l'écrivain Amos Oz et l'éditeur Avraham Shapira recueillent des témoignages de soldats qui ont combattus. La tonalité est toute autre, mais la quasi-totalité des enregistrements est censurée. 45 ans après, Shapira qui n'avait jamais voulu se séparer de ses bandes magnétiques les met à la disposition de la réalisatrice de Censored Voices, Mor Loushy. Et on comprend pourquoi les autorités israéliennes n'avaient pas souhaité les voir diffusées, ne pas ternir la ferveur nationale.
Qu'entend-on? D'abord, presque banal, la déconvenue, la peur de soldats mobilisés en masse, sans envie d'un devoir qui leur est imposé, beaucoup ne voulaient pas faire la guerre, ils en ont découvert les horreurs, ni héros, ni lâches, OS du combat, ils ont fait ce que leurs supérieurs leur ordonnaient: tirer dans le tas, sans réfléchir.
Beaucoup plus grave, ils témoignent de sévères humiliations et maltraitances envers les prisonniers ennemis, voire de multiples exécutions sommaires. Autrement dit, des crimes de guerre. "Nous sommes tous devenus des assassins."
Jérusalem-Est est conquise? Ceux qui parlent et qui ont participé à sa (re)prise n'imaginaient pas que c'était une priorité, certains ne connaissaient pas même l'intérêt et l'objectif du projet, faire de Jérusalem la capitale du pays.
Conquis aussi Gaza et la Cisjordanie. Ces territoires palestiniens sont alors officiellement "libérés", plutôt "occupés" disent ces voix magnétiques, et c'est ainsi qu'on les appelle désormais. Ces soldats du rang racontent: maisons rasées pour en chasser les occupants, la population de villages entiers jetée sur les routes sans autre destination que des camps de réfugiés qui seront, notamment, installés en Jordanie. Comme coupable, celui-ci confie: "Ce qui m'importe c'est les gens, pas les pays".
Censored voices 2 dmdm © ASC
Le dispositif cinématographique est simple, en apparence, dépouillé: les vétérans retrouvés écoutent les enregistrements de leurs confidences de l'époque. Ils ne les commentent pas, ils n'y ajoutent ni n'en retirent rien. Juste quelques rictus, quelques tremblements sur leurs visages, un sourire discret aussi qui donne toute la résonnance de leurs propos aujourd'hui. Les propos sont également largement appuyés par des images d'archives, il y en a énormément, évidemment elles n'illustrent pas strictement ce qu'ils disent. Ce riche foisonnement d'illustrations est passionnant, formidable, au point qu'il peut parfois perturber l'écoute des témoignages.
Bien sûr, il y une inconnue: quelle est la représentativité de ceux qui parlent? La collecte des entretiens, leur éventuelle mise en forme et montage ont-ils été organisés au plus près d'une objectivité? Ils disent en tout cas, a minima, que tous les israéliens n'étaient pas alors à l'unisson. On sait qu'ils ne le sont pas davantage aujourd'hui. Ce qui frappe, et ça n'est pas le moindre intérêt de Censored voices, c'est que même dans leurs subjectivités post-traumatiques, ces paroles annoncent l'impossibilité d'une paix entre deux peuples devenue chronique.
Alors que se profile une nouvelle Intifada, les douleurs de part et d'autre qu'elle implique, ces Censored voices sont à écouter. 

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