"Hors jeu" et "Quand j'étais Charles". Quand le OFF pose la question de l'identité professionnelle et sentimentale!

Géraldine Dolléans
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 23/05/2016 à 19H05, publié le 14/07/2014 à 20H44
"Quand j'étais Charles" de Fabrice Melquiot

"Quand j'étais Charles" de Fabrice Melquiot

© Tristan-Jeanne Valès

Ils veulent "rester dans le cadre" dont on veut les rejeter. Deux comédiens seuls sur scène, qui font le show avec brio. A Avignon, deux pièces du Off à ne pas manquer.

C'est dans le Off mais ils jouent le jeu. Tous les deux seuls sur scène, dans Hors Jeu et Quand j'étais Charles, Enzo Cormann et Vincent Garanger incarnent des quinquagénaires rejetés, l'un par le marché de l'emploi et l'autre par sa femme. Ils sont nus dans l'arène mais ils essaient de jouer leur rôle, en endossant des masques qui les aident à survivre. Pour redevenir acteurs de leur vie.
 
Thriller à Pôle Emploi
 
Dans Hors Jeu, c'est le jeu du "Job Store" que n'arrive plus à jouer Gérard Smec, un ingénieur de 55 ans qui vient de perdre son emploi. Jouer le jeu de croire que la manager du "Job Store" – on reconnaît Pôle Emploi immédiatement – va lui trouver un travail à la hauteur de ses diplômes et de son expérience professionnelle. Jouer le jeu de rester calme quand on lui propose, à lui "l'ingénieur diplômé spécialisé dans les infrastructures industrielles", de postuler comme "chef d'équipe dans une entreprise de nettoyage industriel" : homme de ménage. Jouer le jeu d'assumer les conséquences de sa relation avec Flora, l'ouvrière qui l'héberge depuis qu'il pointe au "Job Store". Jouer le jeu de baisser la tête quand on finit par le radier du "Job Store" parce qu'il a refusé un emploi.
Devenu "hors jeu", Gérard Smec découvre alors les circuits parallèles de trafics en tous genres qui transforment sa vie en téléfilm du samedi soir. Pour obtenir une arme à feu, il prend goût au Jim Beam, le bourbon, et à sa boîte de Sundays hallucinogènes, se met à dialoguer avec sa télévision et finit par frapper Flora. La pièce prend des allures de thriller très efficace et nous conduit tout droit à une prise d'otage au sein du "Job Store", directement inspirée de plusieurs faits divers, notamment l'assassinat commis par Werner Braeuner dans la région de Brême en 2001.
Enzo Cormann dans "Hors Jeu"

Enzo Cormann dans "Hors Jeu"

© Géraldine Dolléans
Enzo Cormann est seul sur scène mais dialogue constamment avec des voix pré-enregistrées, émises par des haut-parleurs situés tout autour de lui et qui constituent les seuls éléments d'un décor minimaliste. En un dispositif très convaincant, il semble ainsi traqué par les voix déshumanisées de la société, qui lui rabâchent les mêmes inepties : "Une formation est toujours bonne à prendre", "l'amour-propre est mauvais conseiller", "personne ne met en doute vos qualités"… L'ironie est mordante et de beaux moments d'émotion rappellent l'importance des enjeux politiques et sociaux soulevés par cette pièce. Le metteur en scène Philippe Delaigue, à la fin de la représentation, souligne d'ailleurs les échos que cette pièce peut trouver dans le combat des intermittents. La troupe soutient ainsi la grève en versant les recettes du spectacle à la caisse des grévistes.
Vincent Garanger dans "Quand j'étais Charles".

Vincent Garanger dans "Quand j'étais Charles".

© Tristan-Jeanne Valès
  Passions simples
 
Jouer le jeu d'animer l’Attitude Club Karaoké où se réunissent tous les agriculteurs de la Nièvre, du Morvan et même de Dijon, c'est le rôle que Charles endosse tous les vendredis soirs. Pour déclarer sa flamme, restée intacte après vingt ans de mariage, à sa femme Maryse, ce concessionnaire de moissonneuses-batteuses interprète les grands titres de l'autre amour de sa vie, Charles Aznavour. Sous le feu des lumières qui crépitent et des boules à facettes, quand il entonne "Comme ils disent" ou "Que c'est triste Venise", on en redemande tous.
Là encore seul sur scène, Vincent Garanger joue tous les rôles en enfilant les masques des figures qui le rejettent ou lui proposent leurs solutions dérisoires une fois que Maryse l'a quitté. Si Charles continue à jouer le jeu et à faire le show tous les vendredis, c'est grâce aux chansons de son père spirituel, Charles Aznavour, à qui il écrit d'inlassables lettres pour lui raconter ses infortunes de cœur. Il y a des petits côtés "L'amour est dans le pré" dans ce beau texte de Fabrice Melquiot, qui émeut des amours d'un quinquagénaire en milieu rural, mais la ringardise qu'on aurait pu redouter devient une force parfaitement maîtrisée dans l'impact comique de la représentation. Et la beauté de la pièce réside peut-être dans la manière dont elle nous montre que la vie d'un homme tient avec deux simples béquilles, sa femme et une passion pour un chanteur qui l'aide à traverser les coups durs.
 
Deux très bonnes surprises du Off qui mettent en scène des quinquagénaires bedonnants et infiniment touchants, qui cherchent à rester acteurs de leur vie professionnelle ou sentimentale. Ces deux pièces ont une dimension méta-théâtrale évidente, puisqu'elles nous parlent du théâtre et de la manière dont la fiction ou l'art s'emparent de nos vies quotidiennes pour les rendre tolérables. En nous montrant la nécessité de rester sur scène, dans la lumière, pour trouver un sens à sa vie.
 
 
Hors Jeu, de Enzo Cormann, mise en scène de Philippe Delaigue, Théâtre Alizé, 18 heures, relâche les 11 et 21 juillet. Durée : 1h15.
 
Quand j'étais Charles, de Fabrice Melquiot, mise en scène de Fabrice Melquiot, Théâtre Girasole, 17h10, relâche le 16 juillet. Durée : 1h25.

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