Peck, Forsythe, Pite, Sehgal : quatre chorégraphes de l’ère Millepied à l'opéra Garnier

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 03/10/2016 à 18H58
The Seasons' Canon à l'Opéra Garnier

The Seasons' Canon à l'Opéra Garnier

© Julien Benhamou/Opéra national de Paris

Soirée hautement symbolique, concentré, on ne va pas dire de la création américaine chère au cœur et aux jambes de l’ex-directeur de la danse, mais de la création anglo-saxonne : deux Américains, Peck et Forsythe, une Canadienne, Pite, un Anglais, Sehgal. Tous liés pourtant et liés à Millepied et à ses maîtres adorés, Robbins et Balanchine.

Par exemple Justin Peck, le plus jeune des quatre et pas le moins prolixe. 29 ans à peine, déjà artiste en résidence au New York City Ballet, créé par Balanchine et dont Millepied fut l’étoile. « In creases » est une des premières œuvres d’un Peck âgé alors de 25 ans et qui en a depuis une quinzaine de nouvelles à son actif; Celle-ci se distingue par son élégance, sa fluidité, sa grâce légère.

Sur une musique de Philip Glass très joliment jouée en fond de scène par les pianistes Elena Bonnay et Vessela Pelovska, quatre couples dans une harmonie de blanc et de gris, se croisent et s’entrecroisent, s’enlacent, se regardent, se répondent, sans interruption durant dix-sept minutes, avec une joie de danser et de faire danser aussi charmante que savante ; morceau à deux (fille et garçon) sur les pointes, travail sur l’écartement des bras, jeux sur le placement des pieds pour les femmes, doubles sauts pliés pour les hommes. Peck applique les préceptes de Balanchine dans l’écriture technique subtilement exigeante mais en proposant à ses danseurs une danse qui semble s’inventer en se dansant.
 In Creases

 In Creases

© Julien Benhamou/Opéra national de Paris

Des huit interprêtes on notera la forte présence d’Axel Ibot (très remarqué dans le film « Relève» consacré à Millepied et que l’on peut toujours voir en salle) mais aussi la beauté de Marion Barbeau (la révélation de « Casse-Noisette » au printemps) et celle de Letizia Galloni qui fut « La fille mal gardée » et aussi une des vedettes de "Relève" : ravissant moment où, la jambe droite bien verticale, de sa jambe gauche pliée en l’air elle effleure ses camarades qui forment ronde autour d’elle, dans un pivotement à 360° où chacun, à son passage, s’efface en se courbant.
 
« Blake works I », sur des chansons nostalgiques du jeune anglais James Blake est une oeuvre toute récente de William Forsythe, en neuf parties, créée en juillet dernier pour les danseurs de l’Opéra. C’est pourquoi elle n’est pas très forsythienne, le Forsythe en tout cas davantage dans la lignée de Cunningham, ou plus exactement elle ne l’est que par instants. Comme si Forsythe s’était dit : puisque j’ai à ma disposition une pareille troupe rompue au modèle classique, montrons que je sais aussi chorégraphier un pas de deux ! ».
Blake Works I

Blake Works I

© Julien Benhamou/Opéra national de Paris

Etudes de mouvements, donc, de pas (les garçons plus athlétiques que chez Peck), dans de sobres tenues bleu-gris, mains posées à plat devant soi, puis rapidement derrière la tête, tous les danseurs sur scène dans une individualisation (chacun dans sa propre chorégraphie) très « Cunningham ». Joli et amusant trio (Marion Gautier de Chamacé, Caroline Osmont, Hugo Vigliotti) où chacun prend des postures « Barbie et Ken » et même un peu culturiste pour Vigliotti qui y met beaucoup d’humour et de prestance. François Alu manque un peu de souplesse (le travail des bras !) dans son duo avec Léonore Baulac. Il y a, dans « I hope my life » des descentes de scène en lignes diagonales à la Pina Bausch ; dans « Two men down » une décomposition du mouvement inspiré des photos d’Edweard Muybridge et le pas de deux de Ludmilla Pagliero et Germain Louvet prouve bien… que Forsythe sait chorégraphier un pas de deux (et ses interprètes le danser !) Un Forsythe élégant, là aussi souriant mais parfois disparate, avec cependant une fluidité qui contribue à son unité.

Tribu compacte

Changement radical après l’entracte avec « The season’s canon » de Crystal Pite (qui fut danseuse chez… Forsythe) : sur « Les quatre saisons » de Vivaldi revisitées par Max Richter et qui deviennent, dans leurs frottements harmoniques, une musique très inquiétante, voire glaçante, cinquante danseurs sur scène forment une tribu compacte venue de l’aube des temps. Un décor de ciel noir fumée, troué par un soleil cuivré (lumières superbes de Tom Visser), ajoute à la menace qui plane, un arbre de lumières tournoyantes (décors de Jay Gower Taylor) occupe le fond de scène, les torses sont nus (y compris ceux des femmes), le bas du corps pris dans un pantalon de toile informe, les déplacements se font par masses mouvantes, collées les unes aux autres, avec torsion des mains, changements de sens, entre combats et joutes sexuelles (on remarque, parmi les danseurs, l’éblouissante présence d’Alice Renavand) ; sur l’ « Orage », la danse des garçons a des allures de capoeira (et cette fois, en un trop bref moment, Alu utilise sa plastique athlétique de très belle manière).

Enfin surgit une sorte d’ « élue », Marie-Agnès Gillot, appelant de ses bras interminables à quelque sursis du ciel, avant d’être portée par toute la tribu vers un lieu secret, sacrificiel ou magique. C’est une danse qui ne s’embarrasse pas vraiment de détails (les enchaînements sont parfois hasardeux) qui regarde beaucoup trop souvent vers « Le sacre du printemps » (version Bausch ou Béjart), vers Béjart tout entier ou vers Alvin Ailey mais cela a de la force, cela vous reste sur la rétine et dans les oreilles et ces 35 minutes ne nous pèsent jamais.
The Seasons' Canon 

The Seasons' Canon 

© Julien Benhamou/Opéra national de Paris

Ensuite ce sont les lumières de la salle qui semblent prises de hoquets, s’allumant et s’éteignant comme si les interrupteurs étaient ivres ; les rideaux de scène eux-mêmes montent et descendent, les lampes des loges clignotent, puis s'ouvrent les bordures de la scène et enfin le fond de scène sur le foyer de la danse éclairé. On se dit que c’est amusant de faire se dandiner ces lieux et objets inanimés comme s’ils avaient une âme mais que cela dure beaucoup trop longtemps. Enfin voici des humains. Les danseurs. On en reconnait certains.

Certains,Tino Sehgal, chorégraphe et plasticien, les avait déjà installés une heure avant dans divers lieux de Garnier comme l’avaient tenté l’an dernier Millepied et Boris Charmatz pour l’opération « 20 danseurs pour le XXe siècle ». Sauf que là ils sont moins de 20, il y a moins de lieux et ils se contentent souvent de psalmodies en anglais ou de délier très lentement leur corps en position couchée. Deux heures après ils sont donc dans la salle, une trentaine, à différents endroits, reprenant une courte chorégraphie, d’étirement d’abord, puis de tressautements de plus en plus rapides. Et c’est tout. Croyons-nous. C’est pourquoi nous quittons lentement notre siège avant de comprendre que les festivités se prolongent dans le grand escalier où notre groupe de danseurs… pousse de petits cris de joie. Puis descendent dans le hall et sortent. Boire un verre au bistrot du coin ?
Nous ne les avons pas suivis.