"En filigrane" au Ranelagh à Paris : quand le violoncelle rencontre le hip hop

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 19/03/2015 à 17H55
Ibrahim Sissoko et Ophélie Gaillard dans "En filigrane".

Ibrahim Sissoko et Ophélie Gaillard dans "En filigrane".

© Ben Dumas

Une violoncelliste virtuose, Ophélie Gaillard et un danseur et chorégraphe reconnu, Ibrahim Sissoko. La tradition du classique et du baroque et un univers hip hop, mâtiné de danse contemporaine. Inattendue, la rencontre est riche. Elle donne naissance à un spectacle dansé et musical, drôle, poétique et chargé de sens : "En filigrane", au Théâtre le Ranelagh, à Paris.

Des sons : des notes, d'abord esquissées et échangées comme on dit bonjour, et puis la musique qui s'installe, suite de Bach et inflexions africaines. Le geste qui répond, les pas, les sauts, les ondulations. La danse. Dans les boiseries cirées et intimistes du Théâtre du Ranelagh, à Paris, sous le feu d'un projecteur intense, "En filigrane" surprend, et attire immédiatement.
Un spectacle musical à part qui naît d'une rencontre. Ils sont deux sur scène. Ou plutôt trois. Elle, lui et l'instrument.

La musicienne, le danseur et l'instrument

Elle, la musicienne, Ophélie Gaillard. Violoncelliste de talent qui dans un mélange de rigueur et de subtilité en quelques années, s'est fait une spécialité des répertoires baroque et classique. De Boccherini à Carl Philipp Emanuel Bach, un patrimoine qu'elle arpente avec son ensemble de solistes qui joue sur des instruments anciens. Mais Ophélie Gaillard est aussi rompue aux rencontres avec des danseurs (Sidi Larbi Cherkaoui, Daniel Larrieu) ou avec des mimes (Cécile Roussat et Julien Lubek). Lui, le danseur et chorégraphe, Ibrahim Sissoko, le hip hop l'a "fabriqué", il y plus de vingt ans, quand rares étaient ceux qui donnaient du crédit à ce genre dans la danse contemporaine. Sa consécration dans ce milieu viendra il y a cinq ans quand la célèbre chorégraphe sud-africaine Robyn Orlin l'enrôle comme soliste dans une création au Théâtre de la Ville.
Ophélie Gaillard et Ibrahim Sissoko, "En Filigrane" © Ben Dumas
Enfin, l'instrument, le violoncelle, qui mériterait un genre à lui - comme en allemand le neutre - pour le désigner. Ni féminin, ni masculin, mais un peu des deux. Son allure est si physique, la silhouette si bien dessinée, sexy pourrait-on dire, et bien élancée malgré un arrière-train un peu bas. Le violoncelle, est, dit-on, l'instrument le plus proche de l'homme parce que le son qu'il émet avoisine celui de la voix - on ne peut ici qu'appuyer la comparaison. Il est donc le troisième élément du duo, comme les Trois mousquetaires étaient quatre… Et son rôle n'est pas secondaire, il est bande son et acteur à la fois.

Attraction-répulsion

"En filigrane" est donc l'histoire d'une rencontre, improbable et charmante, entre une musique et une danse rarement associées, le violoncelle et le hip hop. Un son pour commencer, un peu rude comme une irruption : des notes aigües et le rythme, à même le bois du violoncelle, comme des battements de vie. Puis vient l'archet, le geste s'assouplit, les cordes se font mélodieuses, le danseur s'approche, le spectacle peut commencer. La disproportion de taille entre l'imposant Ibrahim Sissoko, souple certes, mais musclé comme un gymnaste et la frêle Ophélie Gaillard est un moteur particulièrement réjouissant du spectacle. Et tout l'intérêt d'"En filigrane" est, vous l'aurez compris, le jeu d'attraction-répulsion entre les deux protagonistes, le troisième au milieu, le violoncelle lui-même virevoltant au rythme des danses et l'archet, véritable trait d'union.
Ophélie Gaillard et Ibrahim Sissoko, "En Filigrane" 2 © Ben Dumas
Ibrahim Sissoko, dans sa veste de chorégraphe et de metteur en scène, a scénarisé avec à propos et beaucoup d'humour les étapes de la rencontre : on se hume, on se nargue, on se cherche (y compris des poux), on se refuse un peu, avant de se désirer… ou pas. Les mains se baladent, les corps s'enveloppent. Et comme dans la vraie vie, on cherche à comprendre, à remonter les fils. "En filigrane" est un beau clin d'œil à la quête des racines. Mais pas de discours, ni bons ni grands : le biais est la danse et la musique - un mélange varié de jolies mélodies de Bach, de Cassado (un espagnol du début du XXe siècle) ou d'électro d'intonation africaine - auquel s'ajoute une vidéo qui, selon les moments, sublime la danse ou risque l'écraser… Mais rien ne peut entamer la poésie, le charme et l'acuïté d'une rencontre vraiment spéciale.

"En Filigrane" aThéâtre le Ranelagh
Jusqu'au 10 avril 
5 rue des Vignes, 75016 Paris 


Ophélie Gaillard sort son prochain disque, "Alvorada", chez Aparte, le 7 avril