L'interview de Farid Berki : "Fluxus Game", le radicalisme, l'avenir du hip-hop

Par @sophiejouve1 Rédactrice en chef adjointe de Culturebox, responsable de la rubrique Théâtre-Danse
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 20/01/2015 à 11H18
"Fluxus Game" de Farid Berki (au centre) ouvre le Festival Suresnes cités danse

"Fluxus Game" de Farid Berki (au centre) ouvre le Festival Suresnes cités danse

© Dan Aucante

Farid Berki a ouvert Suresnes cités danse avec une nouvelle création : "Fluxus Game". Un spectacle pour 7 danseurs et un jongleur, élaboré en trois parties aux registres musicaux bien différents mais qui toutes évoquent l'univers du cinéma. Une chorégraphie à découvrir en replay sur Culturebox à partir du 22 janvier. L'interview de Farid Berki.

La première pièce, intitulée "Sherzo" est une belle mise en bouche pour trois danseurs, sur la musique du génial Stravinsky. Un hommage subtil aux débuts du cinéma, avec un travail des bras sophistiqué et l'accompagnement vidéo de Laurent Meunier. La danse des bâtons, conçue comme un prolongement des corps peut tout aussi bien évoquer un rituel hypnotique que certains films de science ficton. Une image magnifique et troublante clôt le spectacle, au centre de cercles très art cinétique, le corps d'un homme qui vit, souffre et respire.
Farid Berki a puisé son inspiration dans le cinéma

Farid Berki a puisé son inspiration dans le cinéma

© Dan Aucante
Qu'est ce qui vous a inspiré cette fois ?

Farid Berki : Le point de départ c'était de faire le tour en un siècle de trois registres musicaux, entre Stravinsky au début du 20e, Lalo Schifrin dans les années 60-70 et des musiques plus récentes. Trois tonalités artistiques totalement différentes mais entre lesquelles je vois des liens. On est au cinéma, on est dans les cartoons, on est dans les comédies musicales, les films de sciences fiction. J'ai toujours rêvé de faire du cinéma, c'est une occasion de m'en approcher un peu. C'est une pièce complètement ouverte, construite sous la forme d'un jeu où chacun a des espaces personnels.

Le spectacle va être capté et va donner lieu à une nouvelle œuvre en quelque sorte ?

Je fais confiance au réalisateur c'est le principe de base. J'ai fait partie d'une captation pour les 20 ans de Suresnes, je les ai vu travailler, j'ai vu leur discrétion, leur écoute, il n'y a pas eu de problème particulier. Je suis très vigilant à ce que l'on ne change pas de valeur de plan toutes les 4 secondes. Il ne faut pas penser qu'avec 10 secondes de plan large, on s'ennuie. Fred Astaire en tournage voulait des plans larges. L'équilibre est délicat à trouver. Il faut rendre compte de la circulation des énergies et en même temps de l'écriture. Il y a une caméra au dessus qui donnera aussi une nouvelle vision, et puis des travellings. Quand on comprend l'œuvre, on crée une œuvre en plus, c'est intéressant. 
"Fluxus Game", répétitions

"Fluxus Game", répétitions

© Dan Aucante
Vous faites cette création dans un contexte particulier. Ce qui s'est passé (attentat, prises d'otages) depuis 10 jours peut avoir une influence sur votre travail par la suite ?

Ça nous a beaucoup troublés, d'autant que plusieurs membres de l'équipe avaient des connaissances à Charlie Hebdo. Et en même temps on est une équipe soudée, ouverte d'esprit. Il y a des gens qui pratiquent une religion monothéiste, d'autres qui sont athées, d'autres qui ne sont pas pratiquants. C'est vrai que nous avons eu des débats intéressants, mais ça nous a un peu plombés. On ne s'attendait pas à une chose aussi forte que ça. Et en même temps ça nous a rapprochés sur la question de savoir, qu'est ce que ça veut dire vivre ensemble ? Comment en étant différents on essaie de vivre ensemble sans se marcher sur les pieds. Comment accepter la différence, comment apprendre à respecter l'autre dans la manière de parler. Ces évènements nous ont rappelé que les valeurs républicaines sont extrêmement importantes et qu'il ne faut pas transiger sur ces valeurs en tant qu'être humain, en tant que papa ou maman. J'y pense parce que j'ai des enfants. Il faut éduquer, transmettre ces valeurs. Il y a souvent un abandon des parents, et puis par ailleurs il y a un abandon des politiques par rapport aux milieux populaires, à certains quartiers totalement désertés. Ce n'est pas étonnant que le radicalisme s'installe si on abandonne, si on n'est pas ferme sur les valeurs de la République. Dans ce contexte difficile, notre responsabilité c'est d'être présents, jouer, défendre notre liberté par notre présence.

Vous avez été l'un des tout premiers à créer une compagnie il y a 20 ans, à vous lancer dans la chorégraphie, quel regard portez-vous sur votre travail et sur le hip-hop aujourd'hui ?

Tant qu'il y a du plaisir, de la recherche dans notre travail… Le monde est tellement ouvert, il faut juste prendre le temps de se nourrir. J'aime la peinture, certains auteurs, j'aime aussi m'appuyer sur l'actualité.

Le hip hop est devenu une danse d'auteurs, de gens qui ont une signature, des préoccupations, une singularité. A ce titre là c'est bien, le hip hop ce n'est plus une discipline à la marge que l'on utilise pour remplir les salles. L'institutionnalisation, la reconnaissance, permettent d'affirmer que les gens du hip hop sont des artistes comme les autres.

Vous aimeriez reprendre la direction d'un centre national ? (Il existe deux centres chorégraphiques nationaux consacrés au hip-hop)

Oui maintenant je me sens mûr, il y a 10 ans j'étais trop jeune, j'avais besoin d'être libre. Etre à la tête d'un outil c'est aussi avoir des responsabilités, partager, rayonner sur un territoire, créer des ponts et des passerelles, c'est faire œuvre de répertoire, transmettre des choses.
Farid Berki

Farid Berki

© Dan Aucante
La transmission justement est quelque chose qui vous préoccupe ?

Oui je n'ai pas envie que les œuvres créées il y a 15 ou 20 ans, soient transmises quand on sera mort. Surtout dans le hip-hop, ce n'est pas forcément le décryptage qui permet la transmission d'une œuvre. Il faudra sûrement une transcription avec des caméras en 3D pour faire sentir ce qui se passe dans le mouvement.

La transmission c'est l'esprit dans lequel s'est créée la pièce. C'est l'énergie qui circule entre un point et un autre. Je ne forme pas quelqu'un à faire la même chose. Je n'enseigne pas, je transmets, je partage des manières d'écrire, des principes de composition…

Comment vous situez vous par rapport au hip-hop qui est dans la prouesse, le hip hop des battles ?

Je trouve très bien qu'il y ait des performer. C'est une autre forme de hip-hop, qui a aussi sa place dans les théâtres. Ce qui est important c'est qu'il n'y ait pas une forme de hip-hop qui éclipse l'autre. Tout est possible, il faut du pluralisme dans les esthétiques et dans les formes. Comme dans la danse contemporaine.

Suresnes reste un lieu particulier pour le monde de la danse hip-hop ?

Le théâtre de Suresnes fait partie de l'histoire du hip-hop. Quand je n'y suis pas programmé je viens voir les spectacles. Aujourd'hui en France il n'y a pas assez de lieu qui diffusent le hip-hop. Il faut que l'audace se diffuse. Les directeurs de théâtre qui partent à la retraite sont souvent remplacés par des gestionnaires, et cela m'inquiète. Je sais bien que dans les périodes de crise on resserre les crédits, mais il faut continuer à encourager le théâtre et la danse.

Suresnes cités danse au théâtre de Suresnes Jean Vilar
Du 16 janvier au 10 février 2015
16 place Stalingrad, 92150 Suresnes
Réservation : 01 46 97 98 10