René Martin : les "Passions de l’âme et du cœur", ce sont cinq siècles de musique !

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 23/01/2015 à 13H51
René Martin à la Folle journée de Nantes (2013)

René Martin à la Folle journée de Nantes (2013)

© Frank Perry

René Martin est le fondateur et le directeur de "La folle journée" dont il a fait en vingt ans une manifestation incontournable de la musique classique. Sa réussite est dans les chiffres, dans l'ambition artistique, dans la conversion d'une ville et d'une région à un style de musique considérée, dans notre pays, comme trop savante. Le triomphe populaire de cette manifestation prouve le contraire.

René Martin nous expose les évolutions et les temps forts de cette XXIe "Folle journée"

Culturebox : L’an dernier vous nous aviez annoncé pour « La folle journée 2015 »  la «Génération 1685 », celle de Bach, Haendel et Domenico Scarlatti qui sont nés cette année-là. Comment avez-vous basculé vers « Passions de l’âme et du cœur », une programmation qui n’a rien à voir ?

René Martin : Même si Bach, Haendel et Scarlatti y seront largement représentés!  L’an dernier, pour les 20 ans, j’avais donc programmé l’Amérique, jeune pays-continent  qui n’a pas cinq siècles de musique derrière lui comme l’Europe et qui mélange sans problème ses genres musicaux, le jazz, le gospel, le classique, la musique de film, la comédie musicale. Il y avait 60% des œuvres qui n’étaient pas connues et cela a été pourtant un succès extraordinaire, qui nous a attiré un nouveau public, beaucoup plus jeune. Je me suis donc dit qu’il fallait conserver ce public jeune et sans doute pour cela s’appuyer non plus sur un compositeur mais sur un thème. Un thème, cela permet de couvrir ces fameux cinq siècles de musique, d’aller de Monteverdi à l’époque contemporaine et aux musiques plus populaires. Comment ignorer par exemple le fado dans une programmation sur la passion? Mais bien sûr cela reste une manifestation de musique classique

Cela veut-il dire que vous allez poursuivre dans cette direction ?

Oui, et  on a déjà les thèmes pour les trois prochaines années : en 2016, la Nature, en 2017 la Danse (mais la danse dans la musique, on ne deviendra pas à cette occasion-là un festival de danse), en 2018 l’Exil !

Il y a le risque qu’une manifestation thématique vire au fourre-tout. J’ai relevé le concerto de Grieg…

Mais c’est un cadeau de Grieg à sa femme, on ne peut faire plus passionné ! En fait chaque œuvre programmée raconte à sa manière une histoire de passion, ce que nous expliquerons dans chaque programme.

Comment, dans cette histoire musicale européenne, passe-t-on de «la passion de l’âme » à  «la passion du cœur »?

Par les larmes ! La musique, disons jusqu’à Mozart, est empreinte de religiosité et extraordinairement pudique. Les larmes sont contenues, presque intérieures, même si cela commence à évoluer dans la deuxième partie du XVIIIe siècle: Carl Philipp Emanuel Bach a écrit des textes sur les affects, qui intéresseront beaucoup Mozart, justement. Et puis dès l’époque romantique, et encore plus à la fin du XIXe siècle, voilà que la musique déborde de larmes…

Et au XXe siècle ?

C’est entre les deux. Souvent le sentiment est là mais sublimé. Messiaen, qui était un grand passionné, transcende ses émotions par le religieux, le mystique. Gorecki, dans sa 3e symphonie, utilise un texte sur la Vierge écrit dans les camps de concentration. Au XXe siècle on est presque au croisement de l’âme et du cœur, ils sont souvent mêlés.

Parlons des interprètes. Vous avez toujours été un grand découvreur de talents. Quelques noms à suivre dans ce cru 2015?

Soyez attentifs par exemple à un extraordinaire violoniste japonais, Sunao Goko, qui jouera le dimanche le concerto de Beethoven. Une autre violoniste française, Irène Duval, le mercredi (dans les concertos de Bach), elle va d’ailleurs présenter cette année le concours Reine Elizabeth. Il y a aussi des pépites parmi les jeunes chefs d’orchestre. Andras Poga par exemple. Ou le Russe de 23 ans Maxime Emelianichev, qui est aussi claveciniste, fortepianiste, spécialiste de Mozart… Côté fado, le jeune chanteur et guitariste Antonio Zambujo, que les amoureux de cette musique considèrent déjà comme un très grand.

Et Gidon Kremer, Francesco Tristano …

Je suis très très heureux de la venue de Gidon. C’est un musicien d’une exigence redoutable qui a toujours commandé des œuvres à différents compositeurs et qui a toujours pris plaisir à composer des programmes très ambitieux. Beaucoup d’artistes d’ailleurs sortiront de leurs sentiers battus! D’habitude je suis… assez directif avec eux, avec ce qu’ils vont jouer. Là, j’ai voulu les impliquer davantage, je leur ai demandé de me faire des propositions et beaucoup de ces propositions étaient passionnantes. Quant à Francesco Tristano, il joue magnifiquement Bach ou Frescobaldi et c’est aussi un garçon de son temps, passionné de techno, de contemporain, il avait d’ailleurs eu un prix au concours de piano contemporain d’Orléans. Lui aussi vient avec différents programmes.

Parlons boutique. Le jeudi sera désormais une journée « complète », ce qui augmente le nombre de concerts

Et de places. Car le jeudi est aussi une journée de scolaires et l’éducation musicale des plus jeunes fait partie, avec l’appui des écoles et des collectivités, de nos ambitions. Nous proposions 140.000 billets l’an dernier. Nous en proposons donc cette année 160.000. 118.000 ont été vendus le premier jour. J’étais pourtant un peu inquiet après les abominables attentats que nous avons vécus…

On n’a pas forcément envie de s’acheter un vêtement supplémentaire, mais là il s’agit d’art, il s’agit de musique

Oui. Par les temps que nous traversons, les gens, nous tous, ont besoin de beauté, de lumière, de transcendance. De s’élever l’âme, justement.