Francesco Tristano, l’homme-piano

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 01/02/2015 à 13H25
Francesco Tristano

Francesco Tristano

© EFE/Maxppp

Ils l’encadrent : au centre le piano à queue, devant lui un contrôleur Midi, à sa gauche un synthétiseur analogique, à sa droite un synthétiseur digital. Le son est repris par les micros et travaillé live (en temps réel) par Tristano lui-même et son ingénieur du son.

Il entre, s’assied au « vrai » piano, lance en guise d’ « Hello » (le titre de sa composition)  une série d’accords martelés sur un rythme de vague boogie-woogie, avec résonateur et une énergie de plus en plus considérable. Puis le morceau (très musique répétitive, style qu’il affectionne) semble s’éloigner, s’estomper, mais sans sourdine.

Retour de la structure initiale avec des guirlandes de notes dans le médium du vrai piano et puis les guirlandes seules et puis… on a quitté sans du tout s’en rendre compte la structure répétitive et on est entré dans Frescobaldi, italien de la Renaissance, si étrange (comme s’il découvrait le clavier en se jetant dessus) qu’on ne l’a pas identifié tout de suite ni même qu’on a compris avoir basculé 400 ans en arrière. Un prélude de Bach (là, plus identifiable) sera inséré de la même manière après des notes en écho et diverses vibrations sonores. Les cordes du piano résonnent, nimbées de sons (électroniques) de calebasses, cailloux, lianes-fouets, coups de feu. Cordes pincées d’un piano devenu clavecin le temps de trois notes…

Tristano, l’homme-orchestre, l’homme-piano, est maintenant debout, battant la mesure avec le pied; on retrouve les accords du début, doublés, triplés, multipliés, démultipliés rythmiquement, incroyablement virtuoses. Sa main droite est sur le grand piano à queue, sa main gauche sur le synthétiseur analogique. Tout à coup il virevolte vers le synthétiseur électronique, tourne des boutons. Claquement des paumes, nappe musicale façon blackexploitation, c’est incroyable comme il insère le piano –le vrai- dans cette déflagration sonore, comme il se retourne vers le contrôleur, comme il travaille le son tout en continuant à jouer, maître absolu de l’univers qu’il déploie.

Etourdissant, fascinant, un peu sidérant, pour ce public mi-traditionnel mi… quelques spectateurs plus jeunes (les 15-30 ans) se croient déjà sur le dancefloor. Fin brutale, Tristano de dos, éteignant lentement  son magnifique jouet. Retour sur terre, dans notre petite salle bizarre avec ses gros tuyaux au plafond.

Ce mélange de genres, cette fusion-rencontre entre piano et électro-acoustique, entre XVIIe et XXIe siècles, il les réalise pour des soirées hybrides, événements, lounge, à la demande, dit-il. Eventuellement dans des salles assises. Quasiment jamais en boîte. Il est presque impossible  d’introduire un piano près des pistes de danse, tout simplement, semble-t-il, parce que le monde de la nuit, du dancefloor, n’est pas si ouvert qu’on croit. « Il y a des puristes partout » dit Tristano, philosophe. En boîte il se contente (si l’on peut dire) d’apporter ses synthés.

Cela ne l’empêche pas de continuer sa carrière de soliste classique. « Je vais jusqu’à Mozart, dit-il. Tous ceux d’avant et Bach, évidemment. Après, je reprends à Debussy-Ravel » Beethoven ? Réponse fusante : « Jamais. Pour un certain nombre de raisons » On restera sur cette énigme. On ne demandera pas : et Schubert, Chopin, Liszt, Brahms ? Cela en dit long sur le caractère du garçon. Mais ils ont été quelques-uns qui, comme lui, ont fait l’impasse sur des pans entiers de l’histoire de la musique : Boulez, Gulda, Gould et même Argerich, à sa manière. Il y est donc plutôt en bonne compagnie.