"Folle journée 2" où les larmes du ciel se mêlent aux sentiments des vivants

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 30/01/2015 à 11H02
Raphaël Sévère à la Folle journée 2015

Raphaël Sévère à la Folle journée 2015

© Carole Bellaiche

Du baroque, du romantisme, des enfants, la pluie, la foule. Deuxième journée mais première journée complète (du matin au soir) A Nantes on est entré dans le vif du sujet.

Cohue

Est-ce l’effet de la pluie qui trempe les corps et rend la ville aussi triste qu’une déploration? On n’a pas souvenir d’avoir vu un jeudi une telle cohue à « la croisée » (ainsi nommée car elle est au carrefour des escalators, de la salle de 800 places, de la cafétéria (bien trop petite) et des arrivants!) Un monsieur lance: « Si ça continue, samedi, ce sera Sodome et Gomorrhe ». On n’espère pas. Il y a des enfants. 
La grande halle de l'Agora à Nantes 

La grande halle de l'Agora à Nantes 

© Photopqr/Ouest France
Bach pour les enfants par Claire-Marie Le Guay

Les enfants, justement, sont à l’honneur. La belle Claire-Marie Le Guay explique Bach à des 7-10 ans et plusieurs 13-15. Plus quelques adultes-goujats qui se sont assis devant, formant écran entre la pianiste et les plus jeunes. C’est malin. Heureusement Le Guay s’adresse d’abord à eux, parle des lettres de la musique (les notes) qui, ensemble, deviennent une histoire racontée à l’oreille. Elle joue un menuet, évoque la danse du temps de Bach, fait prendre conscience de la mesure, des couleurs et des émotions de la musique. Elle nous fait chanter un bout du « Caprice sur le départ de son frère bien-aimé » Le frère partait au Danemark, une vraie expédition à l’époque. Bach, très triste, imagine son retour triomphal au son du cor de postillon. Chanter ça n’est pas un exercice évident –et c’est un chanteur qui vous le dit. 
Claire-Marie Le Guay à la Folle journée 2015

Claire-Marie Le Guay à la Folle journée 2015

© Carole Bellaiche
« Passions » tous azimuts. Bach encore. La cantate « Vous pleurerez et vous lamenterez » et l’ode funèbre pour la mort de la jeune reine de Pologne. Douleur intense, souffrance religieuse (de l’âme), souffrance du deuil (du cœur). Dirigé, hélas! très uniformément par Philippe Pierlot malgré d’excellents solistes. Rien ne dépasse. On regrette la furia Harnoncourt.

Dans la série « Vantons les ensembles nantais », un très joli chœur de six jeunes femmes (Callisto) et leur chef, Elisabeth Baconnais, très efficace mais un peu Droopy. Des Brahms méconnus et splendides (au cœur du sujet comme cette « Nonne » : « Je suis contente que mon fidèle amant soit mort. J’ai à nouveau le droit de l’aimer. Il sera un ange et j’ai le droit d’aimer les anges » C’est un point de vue !)

Mais aussi une création mondiale du jeune franco-ukrainien Dimitri Tchesnokov, belle chevauchée fantastique sur l’« Ophelie » de Rimbaud. Et en introduction la « Mort d’Ophélie » de Berlioz, qui cueillait « Des iris aux couleurs d’opale, Et de ces fleurs d’un rose pâle Qu’on appelle des doigts de mort ». La pianiste Lusine Lazaryan est bien plus qu’une accompagnatrice.

Andreas Staier sur son beau clavecin

Après, je suis remonté en arrière. 40 ans avant Bach. Heinrich Franz von Biber écrivait, au milieu du XVIIe siècle allemand, des « Sonates du Rosaire » sur « La Crucifixion et la mort de Jésus ». Petra Müllejans, de son violon baroque, investit la musique comme si l’on assistait à l’agitation épuisée du Christ agonisant. L’impérial Andreas Staier l’accompagne sur son beau clavecin vert à l’abattant décoré à la feuille d’or de fougères, d’oiseaux et de libellules. Tout seul, il joue ensuite magnifiquement une partita de Bach sur le choral « Gott, du frommer Gott » : « Dieu, Dieu droit et juste ».

Les magifiques voix de La Venexiana

Encore plus en arrière. Les merveilleux chanteurs italiens de « La Venexiana » et leur chef (qui est aussi sopraniste), Claudio Cavina. La fin du XVIe siècle. Les madrigaux du passionné Monteverdi : « Aux étoiles, un homme torturé par l’amour, sous le ciel nocturne, criait sa douleur ». Les madrigaux du fou furieux Gesualdo (sa musique en est le reflet), grand seigneur qui fait assassiner sa femme parce qu’il la soupçonne de le tromper. Entrelacement sublime des voix (quelle basse !) pour une série de chefs-d’œuvre.

J’avais commencé ma journée en écoutant Raphaël Sévère (20 ans; il joue ici depuis l’âge de 13 ans) et le Quatuor Prazak, un peu timides dans le « Quintette avec clarinette » de Mozart, bien mieux dans celui d’Hindemith très «Berlin des années 20 avant l’Apocalypse » : après tout ces « Passions » sont aussi mes passions, et j’adore la clarinette !

Adam Laloum et le Quatuor Modigliani

Et j’aime infiniment Adam Laloum, sur qui j’avais parié ici même il y a trois ans. Laloum dans les pures  «passions» romantiques de Chopin et Schumann. Alliant lyrisme et clarté dans une très émouvante « 4e ballade » du Polonais. Et d’une magnifique cohésion avec ses camarades du Quatuor Modigliani (quels talents, quels progrès!): c’est le « Quintette avec piano » de Schumann, pur chef-d’œuvre également, avec ce mouvement lent où un cœur accablé secoue ses larmes. Salle pleine à onze heures du soir… un jeudi, et dans un silence… (Claire-Marie Le Guay faisait écouter aux enfants le silence)

Plus tôt un monsieur perdu se trouvait au milieu des gens qui entraient par vagues : « Mais où se dirigent-ils tous ? » On avait envie de lui répondre : « Vers le sublime, cher monsieur, vers le sublime »

(Les concerts de ce jeudi auxquels je n’aurai pas assisté : Boris Berezovsky dans Chopin et Rachmaninov. Zhu Xiao-Mei dans «Le clavier bien tempéré » de Bach. Et une révélation (m’a-t-on dit), Waed Bouhassoun, luthiste syrienne et aussi chanteuse de chants d’amour arabes et de poèmes soufis)

Le programme de la Folle journée