"Folle Journée 1" : de la passion vert sombre à la passion rouge sang

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 29/01/2015 à 10H55
Le Cor de la Plana

Le Cor de la Plana

© Augustin Le Gall

Tchèque, marseillaise, norvégienne et russe, andalouse et italienne : pour cette première journée des passions européennes diverses, si diverses… Trop diverses ?

J’ai commencé par une passion tchèque –et c’est un choix qui n’engage que moi. Cela va se reproduire souvent. Avec des compositeurs ou des périodes, nous étions… tous américains l’an dernier, français en 2013, auparavant allemands ou russes. Là, c’est chacun pour soi. Ce seront donc mes passions, pas celles de mon voisin, et je dois les assumer.

La passion vert sombre du Quatuor Prazak

« Cyprès » de Dvorak, un Dvorak qui a perdu ses jeunes enfants. Passion vert sombre. Ces pièces pour quatuor à cordes en disent le douloureux fatalisme : « Les illusions d’un cœur mort », « Le noir pressentiment au moment du bonheur », « La nuit de mai et le cœur navré ». Cyprès de cimetière aux lisières des noires forêts de Bohème. Joués par des archets à fleur d’instruments, ceux du quatuor Prazak (le nouveau premier violon, Pavel Hula, en est presque intimidé) Mais la verdeur, le vrai sentiment transmis non pas par la main mais par le cœur…

Passio bleu nuit avec les Marseillais du Cor de la Plana

Passion bleu nuit ou noir étoilé : le Cor de la Plana. Je vous avais parlé de flamenco : fatale erreur. Ce sont 5 chanteurs marseillais (du quartier de la Plaine), leur leader, Manu Théron, et ses remarquables camarades, Benjamin Novarino-Giana, Sébastien Spessa, Rodin Kaufman, Denis Sampieri.  A cappella la plupart du temps, parfois tambour, tambourin, percussion de base, la main frappant la peau. C’est une ou deux fois en italien, en catalan, le plus souvent en occitan, ce pourrait être en provençal. La Provence vraie, celle de Giono. Ou d’une Marseille inconnue, austère et sans folklore. Cela chante Noël, la Vierge et le petit Jésus, les rois Mages, le grand Jésus qui mendie de porte en porte, habillé en pauvre, et les riches le rejettent, ils iront en enfer. Marguerite aussi, jetée par son soupirant dans l’huile bouillante et qui en ressort « encore plus belle, crucifix à la main », ayant souffert la passion pour avoir refusé la passion d’un autre. Sens admirable de la ligne musicale, complicité, concentration, partage : rien de plus difficile pourtant que ces airs populaires faussement évidents, faits pour être lancés face à la montagne ou devant la mer, avec ferveur et le soutien du ciel. Et pour une fois que des Marseillais viennent à Nantes pour une autre raison que le foot, on en est tout heureux de les avoir découverts…

Berezovsky ou la virtuosité dans Grieg

Passion grise, pour le « Concerto pour piano » de Grieg par l’ami Berezovsky. Concerto dédaigné par les puristes mais défendu par Arthur Rubinstein, Emil Guillels, Claudio Arrau ou Nelson Freire, excusez du peu. Berezovsky l’inattendu le joue net et droit, presque en retrait, sans lyrisme (le lyrisme est chez le chef, Alexander Sladkovsky), style « flocons de neige sur une mer gris argent ». Mais soudain la cadence en fin de 1er mouvement est somptueuse, le mouvement lent d’une superbe tenue. Et deux bis délicieux de ces « Pièces lyriques » où Grieg nous décrit sa Norvège en quelques notes et des bouffées de tendresse.

Anne Queffélec d'ombre et de lumière

Passion « Sol y sombra » pour reprendre les termes de la corrida. Ou le « Ombre et lumière » de la parfaite Anne Queffélec: dix sonates de Scarlatti, sur les 555 composées par ce Napolitain parti faire carrière à la cour d’Espagne. Sonates brèves, 5 minutes à peine et tous les climats. Ombre et lumière. Parfois plus lumière parfois plus ombre, dans la même œuvre. Queffélec joue en respectant cette écriture classique au sentiment romantique qui n’est ni Mozart ni Haydn le joyeux mais un Schubert avant la lettre (passage de majeur au mineur) dans l’écriture et… pas du tout Schubert dans l’esprit! Elle joue; et elle explique, avec son talent de passeur, de messager, pour que l’on comprenne mieux ce que l’on écoute. L’esprit même de « La folle journée ».

Passion rouge sang avec le Quatuor Velasquez

Passion rouge sang, celle de Turina : « La prière du torero (La oracion del torero) »: le torero prie dans la chapelle pendant que la foule se masse dans l’arène. Enigme finale : la passion du torero pour son art rencontre-t-elle la passion-souffrance du torero encorné ? C’est très bien défendu par le quatuor nantais Velasquez (très apprécié des autochtones). Qui sont moins à l’aise (l’alto est loin d’être juste) dans le 1er quatuor de Smetana, « De ma vie ». Smetana, sourd, écrit sa vie depuis sa nuit auditive, les bonheurs de la jeunesse, l’amour pour son épouse Katerina, jusqu’au cri du 1er violon –note stridente. La surdité. Mais un chef-d’œuvre. Retour au deuil des forêts de Bohème. Retour à la souffrance tchèque. Retour au point de départ.

Demain mes passions seront-elles plus baroques ?

(Les passions auxquelles, ce mercredi, je n’aurai pas assisté : les Vivaldi d’Hervé Niquet et du Concert Spirituel, Deszo Ranki et son épouse dans les concertos pour deux pianos de Bach, le Quatuor Keller dans « Les 7 paroles du Christ » de Haydn, le Trio Wanderer dans le « Trio » de Smetana. Entre autres.