A Mynia, en Egypte, on vient de loin pour apprendre la danse classique

Par @Culturebox
Mis à jour le 02/03/2017 à 10H42, publié le 02/03/2017 à 10H37
Les élèves d'un cours de danse au centre culturel Alwanat à Minya, en Egypte

Les élèves d'un cours de danse au centre culturel Alwanat à Minya, en Egypte

© Mohamed El-Shahed / AFP

Dans une salle décorée de fresques enfantines, neuf fillettes égyptiennes avancent sur la pointe des pieds : dans la région conservatrice de Minya, au sud du Caire, on fait fi des tabous pour apprendre la danse classique.

"On regarde devant soi, les bras en arc de cercle au-dessus de la tête", lance leur professeur, venu tout spécialement de la capitale. Et, une heure durant, les petites en justaucorps noir et collant blanc essayent de suivre les amples et élégants mouvements de bras de l'instructeur,  enchaînant grand écart latéral, pas de bourrée et port de bras.
 
Une telle scène est pour le moins surprenante, si ce n'est révolutionnaire, dans la ville provinciale de Minya, 240 kilomètres au sud du Caire, car la Haute-Egypte est réputée pour son conservatisme et son attachement aux valeurs traditionnelles. Cette province est habituée à faire la une pour des crimes d'honneur, des vendettas entre familles rivales ou encore des violences visant la communauté  chrétienne.
 
"A Minya, la société est un peu fermée", admet Marco Adel, l'un des fondateurs d'Alwanat, le centre qui organise depuis mai 2015 les seuls cours de danse classique de la région. "Nous voulons que les enfants soient plus ouverts sur la vie et qu'ils aiment les arts", explique ce trentenaire diplômé en droit, lui-même grand adepte du dessin.


Une heure et demie de route pour un cours de danse

Le succès d'Alwanat est tel que des parents n'hésitent pas à faire une heure de route pour s'y rendre, à l'instar de Christine Essam, maman d'une petite Eleina de 4 ans et demi. "Au début, nous avons beaucoup réfléchi. La plupart des gens autour de nous étaient contre, que ce soit la famille ou les amis", reconnaît cette jeune pharmacienne de 26 ans.
 
"On nous disait 'vous n'avez pas trouvé autre chose que la danse classique ?'" Les  filles en Haute-Egypte doivent avoir des tenues modestes. La danse et tout ça, c'est un peu difficile", poursuit Mme Essam.
 
Quelque 160 élèves, y compris des garçons, suivent les cours de danse classique,  contre une petite quinzaine au début. Leur âge varie entre 4 et 26 ans, explique Marco Adel. Plus d'un tiers des participants ont plus de 14 ans, et les filles musulmanes portent généralement le voile, comme l'impose la pratique en Haute-Egypte.

Quatre professeurs, trois femmes et un homme

Les cours sont dispensés par trois danseuses, dont deux sont voilées. Mais, signe que les choses changent, personne ne s'émeut vraiment du fait  que le quatrième enseignant soit un homme : Mamdouh Hassan, premier danseur à  l'opéra du Caire, se déplace à Minya tous les vendredis et samedis. "Evidemment, on a été un peu étonnés. Mais on savait qu'il avait une grande  expérience", témoigne Christine Essam.
 
Les difficultés ne manquent pas. Ce vendredi-là, l'enseignant est arrivé avec deux heures de retard : l'autoroute du Caire était fermée à cause du brouillard. Et il faut commander au Caire les chaussons de danse, introuvables à Minya.
 
"Amener nos enfants faire de la danse classique n'a pas été facile", reconnaît Vivianne Sobhi, maman de Farah, sept ans. Mais beaucoup de barrières ont été "brisées"  et "les filles font aujourd'hui de la natation, se mettent en maillot", se félicite cette institutrice de 27 ans.

Une initiative privée

Fondé en novembre 2014, Alwanat ambitionne de promouvoir la culture et les arts avec des cours de zumba et de musique, des ateliers de théâtre et de cinéma. "Ce sont des initiatives personnelles", souligne Marco Adel, en reconnaissant que des aides du ministère de la Culture ou de sponsors aideraient le centre, à l'étroit dans un immeuble modeste.
 
Aidant sa fille de cinq ans, Heaven, à faire le pont, Adel Gerges regrette d'avoir été privé de telles activités durant son enfance. "On ne va pas reproduire la même erreur avec notre fille", affirme ce pharmacien de 35 ans.