A Chaillot, la fête des Centres Chorégraphiques Nationaux en 30 bougies

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 23/02/2015 à 13H23
Jacobson

Jacobson

© Mathieu Rousseau

Jeudi soir on célébrait au Théâtre National de Chaillot les 30 ans des Centres Chorégraphiques Nationaux. Salle de 1200 places pleine à craquer (beaucoup d’invités), buzz sur les réseaux sociaux, célébrités et ministres… Une soirée « must to be » devant la Tour Eiffel éclairée avec, à la fin, la coupe de champagne !

Mais avant, place à la danse. 28 « gestes » de 4 minutes, « geste » comme « gestuelle », « gestique » (les gestes codés des danseurs) ou tout simplement… geste, car la danse commence ainsi : par le geste. Et au début tous les chorégraphes sur scène, immobiles, à peine un… geste, genou tremblé, tête qui se lève, bras qui penche : le déplacement d’un morceau du corps, le début de la danse. Belle image et pffouit ! Ne restent en scène que la ministre, le directeur de Chaillot, la présidente des CCN, qui font de beaux discours. Et on y va.

Une belle carte de visite

On entre dans une forêt foisonnante de propositions et de personnalités  qui font la danse contemporaine, car cette soirée, il ne fallait la prendre que comme une grande et belle carte de visite : il y avait ceux qui soufflaient les bougies, ceux qui dansaient, ceux qui faisaient danser, ceux qui faisaient de l’humour, de la technique, du film, du chant, il y avait de tout.

Au sommet, Carolyn Carlson. Elle-même. Magnifiquement…carlsonienne : les bras (sublimes) au-dessus de la tête, l’équilibre du corps, l’assise des pieds si simplement virtuoses. Après ça, Diverrès semblait faire du Carlson, Cécile Loyer du Diverrès (minimaliste), Brumachon et Lamarche faisaient du… Brumachon et Lamarche et, Pietragalla jouant ailleurs, Nam Kyung Kim, très belle, faisait du Pietragalla avec, en voix  off, Pietragalla lisant du Ionesco comme si elle déclamait Phèdre.  
30 ans de Centres Chorégraphiques Nationaux
Gallotta sur du Jack Lang : drôle et délicieux

Il y avait ceux qui soufflaient les bougies, Vo-Dinh, Boivin, Malandain (un dessin animé), bof! Larrieu, qui fait danser ses amis avec un éventail. Gallotta qui  se « chorégraphie » sur une interview de Jack Lang (le créateur des CCN), c’est drôle et délicieux. Yuval Pick et Jérémy Martinez dessinent (et épinglent) d’un mouvement le style de leurs camarades puis en font un virtuose et très amusant moment dansé.

Il y avait ceux qui dansaient-tout-court: tout en rouge, les Cinq de Caciuleanu; le « Conte court », modeste et gracieux (un garçon, deux filles), de Robert Swinston et l’énergie superbe de Cecilia Torres Morillo et Emilie Lalande dans Preljocaj. Energie superbe aussi de la troupe d’Olivier Dubois, on avance, on recule, on se bouscule, on s’écroule. Et on est par terre avec Thomas Lebrun, comme les « Bathing beauties » des anciennes comédies musicales, les mêmes gestes à 30 : joli comme tout.

Il y avait des films, la très belle (et très nue) Cécile Robin Prévallée dans son voile et sa chambre blanche pour Joëlle Bouvier, le duo en répétition (studio très new-yorkais) d’Hervé Robbe et (délicieuse!) Alexia Bigot sur une chanson magistrale de 2 Many DJ’s, « Start button » : très beau moment.

Des expériences et des ratages

Il y avait des expériences, il y avait des ratages. Les néons et les cyber-danseurs de Petter Jacobsson, pas mal mais déjà vus. La belle idée de Boris Charmatz, faire reproduire par Imane Alguimaret, dix ans à peine, les gestes d’Isadora Duncan sur une étude pour piano de Scriabine; sauf qu’il manque à la petite Imane, forcément, l’envergure (et d’abord physique) de son modèle. On oubliera la course d’Emmanuelle Huynh, la ronde déstructurée de Fatoumi-Lamoureux, la pièce de Joanne Leighton (hommage à Odile Duboc) où cinq garçons vêtus en Elvis époque kitsch dansent sur le « Requiem » de Mozart : pauvre contraste !

Il y a eu des sifflets : Ivan Cavallari oppose un mâle, torse nu et avantageux, et une fille, coiffure à la garçonne. Le mâle la guide avec une corde rouge, on est entre bondage et séance d’équitation, c’est assez malin pour flirter avec le machisme le plus douteux tout en le caricaturant, les féministes hurlent. Mais c’est plus circassien que chorégraphique.

Karine Saporta lance six superbes filles en robe longue blanche et en… fauteuil roulant: diagonale de la tête aux pieds, corps raidi, c’est surprenant et assez gonflé. Puis elles vont rouler par terre, continuer à danser, déployer leur corps, finir debout, cherchant l’équilibre; dernière image : elles sont des danseuses. Sifflets: on ne se moque pas du handicap. En fait il n’y a pas moquerie, il y a une découverte de soi-même, de l’état léthargique, atrophié, à l’état de danseur (seuse) et c’est plutôt une belle métaphore.

Dominique Hervieu et sa merveilleuse danseuse

Il y avait Dominique Hervieu et surtout sa merveilleuse danseuse Sabine Novel qui… chante l’air (virtuose) de Rossini, « Una voce poco fa » en… gargarismes ! C’est hilarant, formidable et plein de musique !

Kader Attou et Mourad Merzouki

Enfin on nous projette une vidéo crade (sautes d’image, scratchs rosâtres) sur des danseurs hip-hop dans un gymnase : ils sont très bien mais cela fait plutôt répétition de gymnastes en vue des J.O. Et puis… leurs chorégraphes apparaissent en scène, ce sont Kader Attou et Mourad Merzouki qui se mettent à reproduire ce qu’ont répété là-bas les gamins de leurs compagnies. Ils le font avec humour, énergie, un talent fou, ils ont passé la quarantaine mais ils « assurent ». Ils sont les premiers (et pour l’instant les seuls) directeurs de CCN  (Attou à La Rochelle, Merzouki à Créteil) venus du hip-hop. On ne va pas en conclure pour cela que la diversité est en marche mais au moins la diversité est dans les styles, cette soirée nous le montrait. Ce n’est qu’un début, continuons le combat.


« Les C.C.N. fêtent leurs trente ans »
Soirée, le 19 février, au Théâtre National de Chaillot