Les candidats à la présidentielle et la culture : les propositions de Nathalie Arthaud

Par @Culturebox
Mis à jour le 12/04/2017 à 09H25, publié le 10/04/2017 à 14H24
Nathalie Arthaud, mars 2017

Nathalie Arthaud, mars 2017

© Francois Mori/AP/SIPA

À l’heure où les grands chantiers de la culture ne semblent pas être au centre du débat politique, nous avons questionné les candidats pour connaître leur programme en matière de culture. Nathalie Arthaud a répondu par mail à nos questions. La candidate communiste défend particulièrement l'accès à la culture pour les classes populaires.

Pour la candidate communiste, le budget public de la culture est insuffisant au regard des chantiers qu’il faudrait accomplir pour rendre la culture gratuite et accessible pour tous. Consacrer l’agent public à l’éducation, à la culture, construire des écoles, recruter dans l'éducation, pour y développer tous les domaines artistiques et culturels dès le plus jeune âge sont des mesures qu'elle préconise. Pour Nathalie Arthaud, il faut que l’Etat encourage les initiatives locales et régionales – qu’elles soient numériques ou pas – en faveur des milieux populaires en développant les bibliothèques, l’éveil à la culture scientifique, l’accès à des salles de cinéma ou de théâtre à des prix abordables.

1. La culture pour vous, c’est quoi, à quoi ça sert ?

Je pense que la culture la plus large est indispensable aux classes populaires car les travailleurs doivent connaître et comprendre le monde dans lequel ils vivent pour le changer. Il faut savoir et aimer lire, connaître l'histoire des sociétés et celle du mouvement ouvrier, comprendre les progrès qu'a apporté la science, s'ouvrir aux domaines artistiques et à tout ce que l'humanité a apporté de meilleur et de plus progressiste.

Si la culture peut être une mesure de ce que dont est capable l'humanité, on ne peut pas dire qu'elle soit universellement partagée. Aujourd'hui, elle est avant tout celle des classes riches. L'école qui devrait être un lieu où l'on acquiert les bases de l'instruction et de la culture, surtout lorsque le milieu familial en a peu, ne joue que très insuffisamment ce rôle. Le chômage, les bas revenus, l'insuffisance des moyens alloués à l'éducation freinent l'accès à la culture du monde du travail. Il y a 2,5 millions d'illettrés en France. Les restrictions budgétaires des gouvernements qui se succèdent depuis des années entraînant les classes surchargées (de 30, parfois 39 élèves) et le manque de moyens et de professeurs, frappent en premier lieu les élèves des quartiers populaires et les exclus de l'accès à la culture.

2. Faut-il ou non un Ministère de la culture ?

Le problème est de savoir qui contrôle l'état ? Dans ce système, tout l'appareil d'état fonctionne dans l'intérêt de la grande bourgeoisie. Lorsque l'on verse 150 milliards d’euros chaque année en exonérations fiscales, en réductions de cotisations sociales et en aides diverses aux entreprises, cela signifie des coupes budgétaires dans tous les services utiles à la population comme l'éducation et la culture.

Je défends dans cette campagne l'idée que les travailleurs doivent prétendre un jour mettre sous leur contrôle toute la société. Alors ils pourraient organiser un ministère de la culture dont le premier objectif, en lien avec l'éducation, serait de rendre la culture accessible à tous. Et en prenant sur les milliards de profits qu'engrangent les capitalistes, il y aurait de quoi financer l'embauche de tous les professeurs qui manquent, de créer des écoles, de rendre gratuit l'accès à toute forme de culture. De plus, c'est lié, lutter contre le chômage et les bas revenus, répartir le travail entre tous ce qui signifierait travailler moins, cela permettrait de laisser du temps libre et des ressources pour aller au cinéma, voir une exposition, aller au spectacle, lire...

3. Quelles sont vos priorités dans le domaine de la culture ?

Ma priorité est de permettre l'accès à la culture aux classes populaires. Le fait que la partie la plus défavorisée de la population soit écartée de la culture, parce qu'elle est trop chère, parce que les moyens ne sont pas mis dans l'éducation, suffit à condamner cette société capitaliste. Cela montre tout le mépris des classes dirigeantes envers ceux qui pourtant font tout fonctionner : les travailleurs. C'est aux travailleurs eux-mêmes de se battre, comme dans tous les domaines, pour renverser la logique qui veut que toutes les ressources de la société soient aspirées par la grande bourgeoisie.

Prétendre favoriser la culture alors que tout contribue à augmenter la pauvreté matérielle et donc culturelle, est une hypocrisie. Un Smic, un RSA ou même l'aumône du revenu universel dont parle Hamon, est-ce que cela permet à une famille ouvrière de payer sans compter une place de cinéma, d'aller voir un spectacle, un concert ?

La culture est finalement réservée à ceux qui en ont les moyens économiques et qui en ont les habitudes sociales. Même le cinéma est cher, alors que dire de l’opéra, des salles de concert ou des sites historiques et culturels ? Ceux qui possèdent les grands groupes capitalistes qui fabriquent de la culture, ces Bouygues, Bolloré, Drahi et autres Dassault l’utilisent, comme ils utilisent la téléphonie ou la production automobile pour faire des profits. Car pour ces groupes capitalistes, la culture est une marchandise… Pas pour moi !

4. Quelle est la mesure que vous vous engagez à mettre en œuvre dès votre arrivée au pouvoir ?

Aujourd’hui, le budget public de la culture ne représente qu'1 % du budget de l’Etat. Cette part est très insuffisante au regard des chantiers qu’il faudrait accomplir pour rendre la culture gratuite et accessible pour tous. Il faudrait consacrer l’agent public à l’éducation, à la culture au lieu de le distribuer, à perte, au grand patronat. Et cela nécessite de se battre, de mener un combat pour libérer la culture des appétits de profits de ces capitalistes pour qu’elle soit gratuite, accessible à tous et non pas réservée à une élite économique ou intellectuelle. Ce combat, c'est aussi le sens du programme que je défends dans cette campagne électorale.

5. Dans quelle proportion souhaitez-vous augmenter ou diminuer le budget de la culture ?

Dans des proportions qui permettent à tous d'y avoir accès, de la rendre gratuite mais aussi qui permettent aux artistes, aux travailleurs du monde de la culture, de vivre correctement alors que la précarité est souvent leur lot. Le problème est surtout de savoir où trouver les ressources. Or, les capitalistes sont riches à milliards et l'état leur verse à fonds perdus d'autres dizaines de milliards. Le budget de l'armée, lui, est de 32 milliards d'euros. De l'argent, il y en a. Il y en a d'ailleurs chez tous ces spéculateurs du marché de l'art et toutes ces industries de l'audiovisuel, du cinéma et du spectacle, les Drahi, Bolloré, Lagardère et autres Pinault qui voient dans le marché de la culture avant tout ce que cela peut leur rapporter.

6. Etes-vous favorable au maintien de l’"exception culturelle française" ?

L'"exception culturelle française" est censée protéger les œuvres et la production audiovisuelles des règles commerciales de libre-échange. C'est une forme de protectionisme culturel et je m'oppose à toute forme de protectionisme, tout comme au marché capitaliste. Dans ce système, la "production" culturelle est une marchandise. C’est la domination du capital sur le cinéma et l'audiovisuel qui leur coupe le souffle, c’est-à-dire qui limite leur créativité. Celle-ci ne peut s’exprimer qu’en toute liberté, sans domination aucune, et encore moins celle de l’argent roi et du profit. Les firmes exigent que leurs artistes soient écoutés ou vus par un public payant, et payant cher. Tant pis donc pour ceux qui ne peuvent pas payer, tant pis pour les artistes qui ne rapportent pas assez. Je ne me pose pas la question de la culture en termes de pays isolés et rivaux : la littérature est mondiale, le théâtre, la musique, la peinture, la sculpture aussi. C’est ce qui fait la richesse de la culture en général. Je suis donc opposée à tout discours sur une production artistique «bien française» ou à toute forme de chauvinisme et de repli nationaliste.

Et que signifie l'exception culturelle "française" dans son ex-colonie de Guyane lorsque le chômage, la décomposition des services publics, dans l’éducation et la santé, le sentiment d’être méprisé et discriminé par les gouvernements et l’État français, tout cela à la fois a fait exploser une colère contenue depuis longtemps ? Les guyanais demandent des écoles. Le taux de non-scolarisation y est de 4%, trois fois plus que dans l'Hexagone. 39% des Guyanais (50 000 personnes) sont en grande difficulté face à l'écrit.

Là encore, en remettant en cause la domination des capitalistes sur toute la société, la culture pourrait être accessible à tous.

7. Que proposez-vous pour favoriser l’accès à la culture pour tous ?

Il faut construire des écoles, recruter tous les adultes nécessaires (professeurs, formateurs, artistes, intervenants) dans l'éducation, y développer tous les domaines artistiques et culturels dès le plus jeune âge, cela veut dire y mettre les moyens en prenant sur les profits capitalistes. Il faut en même temps lutter contre la pauvreté en éradiquant le chômage et en augmentant les salaires de tous (pas moins de 1 800 euros). Sinon l'accès à la culture restera une formule creuse.

Parler d'une culture digne de ce nom, lorsque des millions de gens en sont exclus, est indigne. Combien de talents restent enfouis parmi les classes les plus pauvres et ne se révèlent pas ? Si tout le monde y avait accès, toute la société s'en trouverait grandie, car les talents et la créativité de tous y participeraient. Et si on débarrassait la société du parasitisme de la bourgeoisie, ce ne serait plus une culture marquée par la domination de la bourgeoise, son égoisme, sa concurrence et sa recherche de profit mais une culture partagée et enrichie par tous, marquée par le sens du collectif qui se développerait.

8. Etes-vous favorable à la préservation du statut des intermittents ?

Nous avons soutenu la lutte des intermittents du spectacle contre le patronat du secteur. Cette lutte, qui dure depuis 2003, a abouti à l’accord du 28 avril 2016. Beaucoup de travailleurs intermittents avaient vu là, à juste titre, un recul sous la pression de leur mobilisation et aussi de celle, plus générale, de l’ensemble des salariés et de la jeunesse contre la loi travail. Mais l’accord signé en avril a été remis en cause en juin d’un claquement de doigts du Medef. Les intermittents se sont donc remobilisés, et à juste titre.

Oui, il faut permettre aux intermittents, aux artistes, techniciens et à tous les salariés de la culture et du divertissement de vivre sans subir la précarité et la pauvreté qui s'imposent à beaucoup d'entre eux. Nous soutenons le combat de ces travailleurs contre ces grands groupes qui utilisent l’embauche d’intermittents, comme TF1, Canal+ ou Lagardère et qui font de confortables bénéfices en déclarant leurs salariés jusqu'à l'obtention des fameuses 507 heures, puis les payent au noir, l'Unedic prenant alors le relais. L'intermittence fonctionne comme une machine à subventions déguisées. Seuls 43% des intermittents ont leurs 507 heures et sont indemnisés, pour les autres, c'est petits boulots ou RSA.

Dans la culture, comme dans les autres secteurs, nous sommes pour l’interdiction des licenciements, pour l’embauche massive et pour la répartition du travail entre tous, sans diminution de salaire.

9. Quelles mesures pour la préservation du patrimoine ?

Je suis pour préserver tout le patimoine culturel, le rendre accessible à tous et le libérer des intérêts privés. Combien de trésors de l'humanité sont enfermés dans des coffres-forts en attente de spéculation ? Combien restent inaccessibles au grand public parce qu'ils dorment dans les demeures des riches ? Combien de marchands d'art créent des fondations qui leur amènent des exonérations d'impôts ? Combien de fois faut-il empêcher des parkings, des opérations immobilières de détruire des vestiges archéologiques ? Et puis, préserver cela signifie d'y mettre le budget nécessaire. Encore une fois on peut trouver ce financement dans les mêmes coffres-forts des mêmes capitalistes. L'intérêt privé capitaliste ne cesse d'entrer en contradiction avec la préservation et le partage commun du patrimoine culturel, et pas seulement français.

10. Comment accompagner le développement de la numérisation de la culture ?

Tout comme dans les administrations qui ont quasiment supprimé les accueils physiques au profit de la numérisation, tout le service public se dégrade. Il n’y a plus d’accueil dans les caisses de retraite, on ferme des centres de paiement de l’assurance maladie, des allocations familiales, les guichets de la SNCF. Les plateformes payantes remplacent partout les accueils téléphoniques. Cette évolution dramatique n’est pas liée à l’informatisation en elle-même, elle est choisie par les dirigeants, aussi bien de droite que de gauche, qui choisissent de l’utiliser pour réduire encore davantage les emplois. C’est pour arrêter cette hémorragie de suppressions d’emplois que je me bats.

On peut bien sûr se réjouir d’avoir accès aux bibliothèques numériques, à de multiples informations venant du monde entier depuis chez soi. Mais cela suppose d’avoir un accès – payant – à internet, d’avoir une imprimante. Une personne sur quatre n’a pas internet chez elle. C’est pourquoi l’accès libre aux réseaux d’informations via Internet dans les bibliothèques de quartiers est primordial. En effet, la multiplication des démarches par Internet explique l’affluence dans les bibliothèques publiques dont l’un des rôles est de permettre aux usagers d’accéder à l’information et à la maîtrise des outils informatiques. Mais, de fait, les bibliothécaires, victimes de suppressions de postes, se retrouvent à pallier les suppressions de personnel et de temps d’accueil dans les autres services publics.

Un service public digne de ce nom impliquerait que l’Etat se préoccupe de l’accès à la culture en général, qu’il encourage toutes les initiatives locales et régionales – qu’elles soient numériques ou pas – en faveur des milieux populaires en développant les bibliothèques, l’éveil à la culture scientifique, l’accès à des salles de cinéma ou de théâtre à des prix abordables. Or, sous prétexte de verser des subventions à fonds perdus aux grandes entreprises capitalistes, il se désengage du domaine culturel comme de tous les services publics.

11. Quels sont vos goûts en matière de culture ? La dernière œuvre qui vous a touchée ?

Je suis curieuse de tout. C'est d'ailleurs ce que j'apprécie à la fête annuelle de mon organisation Lutte ouvrière, au week-end de la Pentecôte. On y trouve une Cité du roman et une grande librairie, des débats avec des auteurs et des camarades bénévoles qui conseillent les lectures. Une Cité de la science propose des conférences de vulgarisation et des débats avec des scientifiques, tout comme la Cité de la préhistoire. Une Cité des arts permet de s'essayer à la sculpture, au dessin, à la peinture ou la danse. Le théâtre, la musique classique comme l'opéra, sous forme de conférences-spectacles, rendent accessibles des notions artistiques et donnent envie de s'y intéresser davantage. De même pour les conférences sur des tableaux, des grands artistes, le cinéma, les films d'animation... Les arts de la rue y sont aussi présents : à la Cité médiévale, avec plusieurs chorales, des marionnettes, des orchestres, du jazz et de nombreux concerts gratuits. Sans compter les cinémas en salle et en plein air, gratuits aussi, les expositions ou les visites guidées de l'Arboretum. 

C'est une façon pour nous de rendre la culture accessible à tous, une culture de qualité pour les classes populaires qui n’y ont pas forcément accès en temps normal. Ce que nous faisons en petit, bénévolement, gratuitement, représente ce qui pourrait être fait en grand dans une société fonctionnant au service de la population.

J’ai beaucoup aimé le film "Comme des Lions" de Françoise Davisse qui présente non pas une personnalité politique mais un groupe de femmes et d’hommes de la classe ouvrière qui font de la vraie politique en défendant leur droit à vivre décemment.

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