Brésil : offensive des censeurs sur la culture

Par @Culturebox
Mis à jour le 04/10/2017 à 17H29, publié le 04/10/2017 à 11H41
Le musée d'Art Moderne de São Paulo (2010)

Le musée d'Art Moderne de São Paulo (2010)

© Yadid Levy / Robert Harding Heritage / robertharding / AFP

Le Christ incarné par une transsexuelle dans une pièce de théâtre ou représenté en singe dans les bras de Marie dans une exposition... autant d'images jugées intolérables pour des groupes conservateurs brésiliens qui ont obtenu récemment l'annulation de manifestations culturelles trop politiquement incorrectes à leurs yeux.

De quoi rouvrir le débat sur la censure de l'art dans un pays encore marqué par les années de plomb de la dictature militaire (1964-1985), et où le climat s'avère souvent délétère depuis la récente crise politique et la destitution de Dilma Rousseff.

Une représentation de pièce de théâtre, "L'Évangile selon Jésus, la reine du ciel" prévue à Jundiai, dans l'État de São Paulo, dans le sud-est du Brésil, a été annulée le mois dernier par décision judiciaire, après des protestations de groupes catholiques.

São Paulo : un artiste nu crée la controverse

Dernier scandale en date, la performance d'un artiste brésilien nu dans un musée qui a viré à la controverse à São Paulo après la diffusion d'une vidéo montrant une fillette et sa mère s'approchant pour lui toucher les jambes. Vendredi, le parquet local a ouvert une enquête pour déterminer si le MAM, le musée d'art moderne, "était en train d'exposer les enfants et les adolescents à des contenus inappropriés". "J'admire l'art, mais il y a des limites", a réagi le maire de São Paulo, João Dória.

La vidéo a été reprise par le député d'extrême droite Jair Bolsonaro qui l'a titrée "Pédophilie éhontée", fustigeant "l'irrespect envers la famille" et assénant : "Canailles, mille fois canailles. Votre heure va venir."

Une expo "Queermuseu" abrégée à Porto Alegre

Autre cas emblématique, l'exposition "Queermuseu", dont les œuvres évoquent aussi bien la diversité sexuelle que des thèmes religieux. Organisée par la banque espagnole Santander, elle aurait dû avoir lieu d'août à octobre, dans un musée de Porto Alegre, dans le sud du pays. Mais la banque elle-même a décidé d'y mettre fin dès la mi-septembre. Elle a cédé à la pression d'une campagne menée par des groupes conservateurs qui l'ont accusée de mettre en valeur la "pédophilie" et la "zoophilie", tout en dénigrant le christianisme.

En plus de Jésus représenté par un singe, voire avec une multitude de bras, comme le dieu hindou Shiva, des inscriptions "cul" et "vagin" peintes en rouge sur des hosties. Des portraits de jeunes garçons dans des poses efféminées et des scènes de sexe entre deux hommes et un chien ont aussi mis le feu aux poudres.

Le maire de Rio ne veut pas de l'expo dans sa ville

Quand le maire de Rio de Janeiro, le pasteur évangélique Marcelo Crivella, a eu vent dimanche de rumeurs selon lesquelles l'exposition pourrait avoir lieu dans sa ville, il s'est empressé de faire savoir qu'il mettrait tout en œuvre pour l'empêcher. "Nous ne voulons pas de cette exposition à Rio. Un journal a dit qu'elle aurait lieu au MAR (Musée d'Art de Rio, qui signifie aussi "mer" en portugais"). Seulement si c'était au fond de la mer, pas au musée", a-t-il affirmé dans une vidéo publiée sur Facebook dans la foulée de témoignages de personnes assurant l'une après l'autre : "Je ne veux pas, à Rio de Janeiro, d'exposition de pédophilie et de zoophilie." "Moi non plus." "Moi non plus..."
Le député d'extrême droite Jair Bolsonaro, en deuxième position des intentions de vote pour l'élection présidentielle de 2018, est allé encore plus loin. "Il faut faire fusiller les auteurs de cette exposition", a tout simplement scandé dans une émission de télévision ce nostalgique de la dictature militaire.

La campagne qui a fait pression sur Santander a été menée par le Mouvement Brésil Libre (MBL), très présent l'an dernier lors de grandes manifestations qui avaient réuni des millions de personnes pour réclamer le départ de la présidente de gauche Dilma Rousseff. Finalement destituée pour maquillage des comptes publics, elle a été remplacée en mai 2016 par le conservateur Michel Temer, qui était son vice-président, ce qui a mis fin à 13 années de gouvernement de gauche au Brésil.

Les mouvements conservateurs montent en puissance, les musées se défendent

Depuis, les mouvements conservateurs prennent de plus en plus de place sur l'échiquier politique brésilien, notamment le lobby des églises évangéliques néo-pentecôtistes, en pleine expansion dans le pays.

Face aux récentes controverses liées au monde de la culture, la gauche et les milieux artistiques crient à la censure. Dans une lettre ouverte, des responsables de 73 musées - dont les plus prestigieux de Rio ou de São Paulo - et organisations culturelles ont rejeté les actions récentes de censure, et notamment la fermeture de "Queermuseu", comme étant un "retour en arrière" par rapport à l'instauration de la démocratie au Brésil dans les années 80.

"Ce ne sont pas des épisodes isolés. Ils s'inscrivent dans le contexte politique ambiant", dénonce auprès de l'AFP Ivana Bentes, ancienne secrétaire d'État à la Diversité et à la Citoyenneté de Dilma Rousseff. "L'histoire du Brésil a été marquée par la censure, mais seulement une censure d'État. Aujourd'hui, l'Etat est relayé par des mouvement conservateurs plus ou moins organisés", prévient-elle.

Dans un pays fortement polarisé, Cassio Oliveira, docteur en philosophie de l'art, s'inquiète du climat d'"intolérance", avec des excès observés aussi bien à droite qu'à gauche : "C'est le symptôme du manque de liberté d'expression et d'un climat propice à la censure."