INTERVIEW. Jean-Marc Dumontet : "Après les attentats, j'encourage mes artistes à remonter sur scène"

Par @sophiejouve1 Rédactrice en chef adjointe de Culturebox, responsable de la rubrique Théâtre-Danse
Mis à jour le 18/11/2015 à 13H17, publié le 16/11/2015 à 16H06
Le Grand Point Virgule © DR

Jean-Marc Dumontet propriétaire de quatre théâtres parisiens, dont deux situés à proximité des zones des attentats a réagi dès vendredi soir, pour entourer et accompagner les spectateurs. S'il a renforcé les mesures de sécurité, il a encouragé ses artistes à remonter sur scène dès dimanche pour "défendre la liberté d'expression dont jouit la France".

Vous qui programmez de nombreux humoristes, quelles consignes leur avez-vous données et quel est leur état d'esprit après les attentats ?


On a l'immense chance grâce à notre démocratie qu'est la France de pouvoir nous exprimer, il est important que nous continuons à prendre la parole. On est l'expression de cette liberté dont on jouit dans ce pays. Mais samedi c'était le moment du deuil, du recueillement, j'ai tout annulé. Je suis forcément écartelé entre nos lieux, nos artistes, le public. 

A partir de dimanche j'ai incité tous les artistes à rejouer. Certains n'ont pas voulu, c'est leur choix, je le respecte. On n'est pas là pour faire la morale, ce sont des choix individuels. Certains ont considéré qu'ils n'étaient pas prêts, qu'ils ne pouvaient pas.

Hier soir au Point Virgule, que ce soit une jeune femme, Samia Orosemane, musulmane qui joue, c'était génial pour moi symboliquement. Même si la représentation a été malmenée par les fausses alertes dans le quartier.

On rejoue, la vie continue. Je veux utiliser cette liberté d'expression. C'est la société dans son ensemble qui est attaquée, Il faut que toute la société parle, toute la société se rebelle, use de sa liberté d'expression.

On est 67 millions contre quelques milliers qui sont tarés. Les 67 millions doivent être citoyens. Il y a des artistes qui ont fait des choses géniales au lendemain du 7 janvier et qui continueront à le faire. Les artistes sont à l'image de la société. Il y a des gens très impliqués, d'autres un peu plus prudents. Chacun fera à sa guise. Ce matin, j'étais actif auprès de Canteloup pour qu'on prenne la parole. Et j'en étais extrêmement fier. C'est à chaque artiste de sentir les choses mais moi je les encourage vivement.


Elie Semoun démarre son nouveau spectacle demain soir, dans quel état d'esprit se prépare-t-il ?


Elie se prépare avec un grand courage, une grande détermination. Il a envie d'user de cette liberté d'expression. On s'est appelé avec Elie et tous les deux on était heureux de la détermination dont on faisait preuve, ça nous a encouragé l'un l'autre.

Bien sur tout prend une signification, une force différente. Rien n'est anodin. Comme on le disait avec Canteloup on regrette l'affaire de la sex tape de Benzema qui certes était affligeante, mais qu'est ce que c'était léger, qu'est ce que c'était insignifiant. Tout devient plus à précaution, l'artiste qui va jouer aura ça en tête. 
Jean-Marc Dumontet, directeur de théâtres

Jean-Marc Dumontet, directeur de théâtres

© Bertrand Guay/AFP
Hier au théâtre Antoine on avait une représentation de "L'être ou pas" avec Pierre Arditi et Daniel Russo. Un très beau texte de Jean Claude Grumberg sur l'identité juive. Ça prenait un sens qui était génial et il y avait une fraternité dans cette salle qui était extraordinaire et je crois que c'est ça que va vivre Elie Semoun demain. Une fraternité parce que les gens lui seront reconnaissants d'être sur scène. Ce sont des moments encore plus forts.


Comment avez-vous vécu ce week-end en tant que directeur de théâtre ?


On a eu à gérer vendredi soir le théâtre Antoine avec 750 spectateurs dans la salle. On sait à ce moment là que les terroristes sont en liberté après avoir commis leurs méfaits. On est pas loin du Bataclan, donc je décide de fermer mes grilles de théâtre comme ça ils ne pourront pas entrer. A la fin du spectacle ma directrice a pris le micro pour informer les gens qui ne sont pas au courant. Les portables ne passent pas au théâtre Antoine. On parle d'incidents graves, mais on ne donne pas le nombre de morts pour ne pas effrayer les gens et on se met à leur disposition pour envisager avec eux leur fin de soirée. C'est compliqué pour certains car ils sont émotionnellement choqués et les transports en commun ne fonctionnent plus, il n'y a pas de taxis. Donc on a attendu avec les spectateurs, jusqu'à trois heures du matin pour certains. Pragmatisme, sang froid et assistance. On est responsable de ces gens qui sont chez nous.

Hier au Point Virgule il y avait de vrais mouvements de foule sur des fausses alertes qui ont démarré à République. Tout à coup il y avait des déferlements humains, on a fait entrer tout le public au Point Virgule. Les gens étaient enfermés, on attendait que ça passe. Il faut bien entourer les gens pour qu'il n'y ait pas des crises de panique.

Quand vous brassez beaucoup de gens, il y a tous types de réactions. Des gens très stoïques, des gens qui craquent parce qu'ils ont toutes les raisons de craquer. On est là pour faire en sorte que ça se passe le mieux possible. Evidemment j'ai renforcé les mesures de sécurité, avec des agents devant nos théâtres. Ce sont des choses que l'on fait à nos frais. On fait ce qu'on doit faire.


Vous deviez programmer deux de vos artistes au Bataclan ?


A partir de vendredi prochain j'étais au Bataclan. J'avais trois dates avec Fary et j'enchainais 17 dates avec Christelle Chollet. A une semaine près c'était nous.