La mort de Michèle Morgan, légende du cinéma français

Par @Culturebox
Mis à jour le 20/12/2016 à 20H56, publié le 20/12/2016 à 18H06
Michèle Morgan (1992)

Michèle Morgan (1992)

© MOURTHE/SIPA

Elle était l'actrice emblématique de "Quai des brumes", "La Symphonie pastorale" ou "Les Orgueilleux"... Michèle Morgan s'est éteinte à l'âge de 96 ans.

"Dans sa 97e année, les plus beaux yeux du cinéma se sont fermés définitivement ce matin, le mardi 20 décembre", a annoncé sa famille dans un communiqué.


Née Simone Roussel le 29 février 1920 à Neuilly-sur-Seine, elle était la première actrice française à avoir reçu le prix d'interprétation féminine au festival de Cannes en 1946 pour sa performance dans "La Symphonie pastorale" de Jean Delannoy, adaptation du roman éponyme d'André Gide.

Révélée à 18 ans

En 1938, c'est à Michèle Morgan, qui incarnait le rôle de Nelly, 17 ans, que Jean Gabin murmura la célèbre réplique "T'as d'beaux yeux, tu sais" dans "Le Quai des brumes", film mythique de Marcel Carné.

Aînée de quatre enfants, Simone Roussel fait ses premiers pas sur scène dès le début des années 30, lors de spectacles au casino de Dieppe où son père, ruiné par la crise de 1929, s'est installé avec sa famille. La jeune femme et son frère cadet, Paul, fuguent chez leurs grands-parents à Paris. Passant par des agences de casting, elle décroche un rôle de figurante en 1936 dans "Mademoiselle Mozart" de Yvan Noé, un film dont l'actrice principale est Danielle Darrieux.

Sur le conseil du réalisateur Yvan Noé, elle s'inscrit au cours Simon pour étudier l'art dramatique. C'est là qu'elle prend le pseudonyme de Michèle Morgan. Dès 1937, l'actrice âgée de 17 ans connaît le succès grâce à son premier rôle dans "Gribouille" de Marc Allégret. Sous la direction du même réalisateur, elle enchaîne avec "Orage" (1938) avec l'acteur Charles Boyer, grande star de l'époque qui fit également carrière à Hollywood.

Des rendez-vous manqués à Hollywood

En 1938, elle tourne avec Jean Gabin dans "Le Quai des brumes" de Marcel Carné, puis "Remorques" de Jean Grémillon, avec le même partenaire. La guerre éclate entre-temps. Gabin, enrôlé dans la marine, obtiendra une permission pour finir le tournage de ce film. De son côté, Michèle Morgan part aux États-Unis où elle épouse William Marshall qui lui donnera un fils, Mike (1944-2005). Elle divorcera en 1948, et en 1950, elle épousera Henri Vidal (1919-1959) avec qui elle tournera plusieurs films. Après la mort d'Henri Vidal, elle partagera la vie du cinéaste Gérard Oury (1919-2006).

Lors de son séjour aux États-Unis, Michèle Morgan voit des rôles emblématiques lui échapper. Elle tourne un bout d'essai pour "Soupçons" d'Alfred Hitchcock (1941) mais son anglais encore trop juste la prive du rôle. Pour des soucis de production, elle n'obtient pas davantage le rôle féminin de "Casablanca" de Michael Curtiz (1942), qui sera tenu finalement par Ingrid Bergman. Elle jouera toutefois avec Curtiz et Humphrey Bogart dans "Passage pour Marseille" (1944), parmi une demi-douzaine de films tournés outre Atlantique.

Au firmament des actrices au milieu des années 50

Plus tard, Michèle Morgan fera aussi quelques mauvais choix en refusant certains rôles : "Johnny Belinda" de Jean Negulesco (1948) pour lequel Jane Wyman remportera un Oscar, la création sur scène de "Thé et Sympathie" de Vincente Minelli (1956) où s'illustrera encore Ingrid Bergman, ou enfin le film "La Nuit" de Michelangelo Antonioni (1961).

En 1946, Michèle Morgan décroche le premier prix d'interprétation féminine de l'histoire du Festival de Cannes pour le rôle de Gertrude dans "La Symphonie pastorale". Elle y incarne une jeune aveugle tiraillée par des sentiments contradictoires.

"La Symphonie pastorale" : bande-annonce

En 1955, elle a pour partenaire Gérard Philipe (1922-1959) dans "Les grandes manœuvres" de René Clair. Puis, en 1957, elle marque les esprits dans "Retour de manivelle" de Denys de La Patellière, avec Daniel Gélin et Bernard Blier. Changeant de registre, la comédienne y incarne une femme fatale. C'est sur le tournage du "Miroir à deux faces" d'André Cayatte (1958) qu'elle rencontre Gérard Oury.

Elle se consacre ensuite à la peinture

Michèle Morgan suspendra sa carrière en 1967 après "Benjamin ou les mémoires d'un puceau" de Michel Deville (1968), avec Michel Piccoli. Elle fera ensuite des apparitions pour le théâtre, la télévision ou le cinéma.

Avec Arletty et Danielle Darrieux, Michèle Morgan fut l'une des plus grandes comédiennes françaises du 20e siècle. Star absolue entre la fin des années 30 et les années 60, elle s'est éloignée peu à peu du cinéma pour se consacrer à la peinture.

Michèle Morgan, incarnation de la distinction et du glamour à la française, fut élue dix fois par le public "actrice française la plus populaire". Née un 29 février, elle s'amusait de cette date de naissance particulière : "Ce privilège de vieillir quatre fois moins vite que les autres est le premier de la longue série de coups de chance que j'ai eus tout au long de mon existence." Si elle se disait "un peu agacée" du surnom mille fois répété, pour la qualifier, "d'actrice aux plus beaux yeux du monde", en 1977, elle avait néanmoins intitulé ses mémoires "Avec ces yeux-là" (Robert Laffont).

Quand Michèle Morgan parlait du baiser de Gabin, à différentes époques de sa vie...
Michèle Morgan et le baiser de Gabin - Ina

Elle s'amusait de son image

Michèle Morgan souriait lorsqu'on on la surnommait le "frigidaire ambulant" ou la "grande bourgeoise". Citée par l'AFP, elle commentait : "Je n'ai jamais eu l'occasion de jouer les femmes sexy. Il faut croire que mon charme ne se trouvait pas dans mes fesses !" Elle expliquait ensuite : "De cette image est venue ma difficulté à accepter des scénarios de folles vieillissantes qui sombrent dans l'alcool ou l'hystérie sous prétexte qu'elles n'ont plus l'âge de jouer les jeunes premières : il ne faut jamais casser l'image que les gens ont de vous."

Après une carrière de plusieurs décennies et quelque 70 films, Michèle Morgan a annoncé son retrait de la scène début 2001. Elle a reçu un César d'honneur pour l'ensemble de sa carrière en 1992.

Un service religieux sera célébré vendredi à 10h30 à l'église Saint-Pierre de Neuilly-sur-Seine, a précisé sa famille. L'inhumation aura lieu au cimetière du Montparnasse à 12h30, dans le caveau de famille.

Réactions

- Brigitte Bardot a adressé mardi soir un texte manuscrit à l'AFP, dans lequel elle rend hommage à Michèle Morgan, "l'icône élégante et magnifique du cinéma" qui "emporte avec elle la splendeur d'une époque dont elle fut la reine". "Quelle tristesse, dans la brume d'aujourd'hui, ses beaux yeux se sont fermés à jamais, après avoir illuminé et ébloui, presque un siècle, le cinéma dont elle fut l'icône élégante et magnifique."

- Claude Lelouch, qui avait dirigé Michèle Morgan en 1975 dans "Le chat et la souris", a déclaré à l'AFP qu'elle "était celle qu'on avait tous envie d'avoir dans nos bras". "Pendant plus de cinquante ans, Michèle Morgan a été l'actrice française la plus importante. Elle restera la star de l'avant-guerre, de la guerre et de l'après-guerre. Dans le monde entier, Michèle Morgan a été l'image de la France", a ajouté le cinéaste, "très peiné". "Ce qui la distinguait, c'est son élégance de jeu, sa spontanéité devant la caméra. On croyait à tout ce qu'elle faisait. Elle a été la comédienne que tout le monde voulait pour faire un film à succès. Il fallait avoir Michèle Morgan au générique."

Jean-Pierre Mocky (à l'AFP) : "Pour toujours, Michèle Morgan incarnera la fille aux yeux bleus, avec ce regard extraordinaire et sa blondeur magnifique. Dans le cinéma, on préfère les gens uniques. Elle était unique avec un visage à part, comme une statue. Danielle Darrieux, Micheline Presle et Michèle Morgan ont été les trois glorieuses du 7e art. Ses problèmes de vue l'ont empêchée de tourner depuis longtemps. Elle restera une actrice légendaire avec +Quai des brumes+. J'ai beaucoup de peine. Je suis désespéré de voir partir de grands acteurs et amis. Michèle s'ajoute à la liste."

- Frédéric Mitterrand (sur RTL) : "Michèle Morgan était un être absolument exquis. Elle était une image familière de notre vie et de notre culture. On sentait quand on la voyait à l'écran, toute l'humanité (...) Il y avait avec elle tout ce qu'on aime au cinéma, c'est-à-dire le rêve, l'élégance, la générosité... Quel que soit l'age qu'on peut avoir, quelle que soit la vie qu'on mène, aujourd'hui on est tous un peu orphelins."

- François Hollande a rendu hommage mardi soir à Michèle Morgan, dans un communiqué, en saluant une comédienne qui était "bien plus qu'un regard, c'était une élégance, une grâce, une légende qui a marqué de nombreuses générations". "Tout au long de sa carrière, elle a interprété ses rôles avec autant d'humanité que de passion (...) Les plus grands réalisateurs ont fait appel à elle et Michèle Morgan a participé à des chefs-d'œuvre qui sont dans toutes les mémoires."