Censure d'un film au Caire : un responsable démissionne

Par @Culturebox
Mis à jour le 19/04/2014 à 21H35, publié le 17/04/2014 à 17H56
Capture d'image de la bande annonce du film "Halawet Rooh", avec Haïfa Wehbé (2014)

Capture d'image de la bande annonce du film "Halawet Rooh", avec Haïfa Wehbé (2014)

Le chef du bureau de la censure égyptienne a démissionné pour protester contre la suspension par les autorités du film "Halawet Rooh" mettant en scène la chanteuse populaire libanaise Haïfa Wehbé, accusée de se livrer à des scènes provocantes.

Le réalisateur Ahmed Awad a annoncé sa démission vendredi soir sur la télévision privée CBC2, disant assumer son choix d'autoriser à un public adulte "Halawet Rooh" (La beauté de l'âme).
 
"J'ai pris la décision d'autoriser le film, je m'y tiens et j'en porte l'entière responsabilité. L'Etat a un autre avis, ils ont annulé notre décision et arrêté la diffusion", a dit Ahmed Awad, ajoutant que cette décision avait été prise sans qu'il soit consulté. "Comme tout responsable qui se respecte (...) j'ai présenté (ma démission)", a-t-il ajouté.

Mercredi, le Premier ministre Ibrahim Mahlab avait annoncé que les salles de cinéma devaient retirer le film de leur programmation jusqu'à ce que le comité de censure du ministère de la Culture donne un nouvel avis sur son contenu.
Bande-annonce film égyptien "Halawet Rooh" (VO non sous-titrée), avec Haïfa Wehbé
"Halawet Rooh" s'inspire du film "Malena", réalisé en 2000 par l'Italien Giuseppe Tornatore, et qui mettait en scène Monica Bellucci. Il raconte la vie de Rooh, incarnée par la très populaire chanteuse et actrice libanaise Haïfa Wehbé, une jeune femme qui déclenche les passions parmi les hommes de son quartier quand son mari est absent. Le film égyptien a été réalisé par Sameh Abdel Aziz.
Bande-annonce film "Malèna" (2000)
Le film "Halawet Rooh" est sorti le 3 avril avec la mention "pour adultes seulement". Il sera resté à l'affiche quelques jours seulement. Une grande société égyptienne de distribution de films, Al Arabia Cinema, propriétaire de plus de la moitié des salles de cinéma du pays, a indiqué avoir arrêté de diffuser le film à la suite de l'ordre d'Ibrahim Mahlab.

L'actrice et chanteuse Haïfa Wehbé arbore quelques décolletés plongeants et multiplie les attitudes lascives dans la bande-annonce du film. Ces scènes ont provoqué une vague de critiques dans une partie des médias dans un pays pourtant habitué à des films parfois plus explicites.
Haïfa Wehbé dans le film "Halawet Rooh"

Haïfa Wehbé dans le film "Halawet Rooh"

© Capture image bande-annonce
"Porno égyptien", "danger moral"...
"'Halawet Rooh': comment produire un film porno égyptien ?", a titré sans nuance le quotidien Al-Masri Al-Youm jeudi. "Le film ne contient pas une seule scène dans laquelle Haïfa ne montre pas une partie de son corps", assène le critique du journal.

Le Conseil national égyptien pour l'enfance et la maternité, qui dépend du ministère de la Famille, estime quant à lui que le film présente "un danger moral" et qu'il pourrait influencer "négativement la morale publique".

Le producteur se défend
"Il ne contient rien qui soit un outrage aux bonnes moeurs", a rétorqué le producteur égyptien du film, Mohamed al-Sobky, sur la chaîne privée Al-Mehwar. Le Premier ministre n'a pas le droit d'ordonner l'arrêt de la diffusion d'un film, a déclaré pour sa part à l'AFP l'ancien ministre de la Culture Emad Abou-Ghazi, ajoutant qu'il aurait dû soumettre le sujet au ministère qui, lui, peut s'adresser au bureau de la censure pour obtenir une interdiction.

Emad Abou-Ghazi a souligné qu'il y avait aussi une décision judiciaire "interdisant toute ingérence extérieure dans les travaux du bureau de la censure".

Craintes de censure politique
L'ordre du Premier ministre est une "première de ce type", a indiqué de son côté le critique de films Tarek al-Shennawi, ajoutant qu'il semblait avoir été "pris pour répondre à des pressions sociales", dans un pays sous forte tension et en situation d'instabilité politique depuis la chute du régime de Moubarak en février 2011.
Le clip "Ezzay Ansak" de la chanteuse libanaise Haïfa Wehbé (2013)


Ibrahim Eissa, qui présente un talk-show sur une chaîne de télévision privée, s'est inquiété de cette censure : "Celui qui interdit aujourd'hui un film parce qu'il va à l'encontre de la morale interdira demain un film pour des raisons politiques", a-t-il lancé.