"Préjudice", Arno et Nathalie Baye dans un "Festen" belge

Par @Culturebox
Mis à jour le 02/02/2016 à 12H14, publié le 02/02/2016 à 11H49

Pour son premier long métrage, Antoine Cuypers nous livre, avec "Préjudice", un drame familial haletant autour de la figure d'un fils, fragile et différent. Un film intense et maîtrisé.

La note Culturebox

4
4/5
De quel mal peut-il bien souffrir ? Pas la moindre idée. Que leur reproche-t-il ? On ne sait pas vraiment. D'ailleurs, Cédric a-t-il vraiment un problème ? N'est-ce pas plutôt la famille qui dysfonctionne ?
 
Antoine Cuypers a décidé de jouer avec les faux-semblants. Avec les non-dits. La paranoïa. Pourtant, un bon moment en famille se préparait. La table était dressée, dans le jardin. Elle s'apprêtait à  accueillir le barbecue devant lequel s'activait Alain, le père, un peu mutique mais attachant (Arno).
 
La belle-fille, Cyrielle, et son petit, Nathan, sont déjà là. L'aîné, Laurent, ne devrait pas trop tarder. Caroline (Ariane Labed), la cadette et Gaetan, son compagnon (Eric Caravaca), viennent d'arriver, caisse de Saint-Estèphe sur les bras et bonne nouvelle à annoncer. Dans la cuisine, la mère (Nathalie Baye), s'active.
Arno et Nathalie baye dans "Préjudice"

Arno et Nathalie baye dans "Préjudice"

© WrongMenNorthSPRL


Seul

Mais quelque chose cloche. Dans cette atmosphère bon enfant, l'un des membres de la famille détonne. C'est Cédric (Thomas Blanchard éblouissant). Il n'est pas comme les autres. Apathique, l'air hagard, il est perpétuellement à côté de la plaque. Quelque chose ne va pas chez lui. Partout où il passe, dès qu'il ouvre la bouche, ça déraille. Cédric ne sait pas faire. N'a pas les codes. Il dérange. Tout le temps. Tout le monde.
 
Quand on lui demande d'aller chercher le petit Nathan dans le bosquet. Quand, au cours du repas de famille, sa sœur annonce qu'elle est enceinte. Il ne la félicite pas. Ne lui pose pas les bonnes questions. Quand la pluie s'abat sur la table, il reste là, en dessous. Seul. Sans réaction. Est-il autiste ? Schizophrène ?
 
Le spectateur aussi commence à être dérangé par ce personnage. Car, et c'est l'une des bonnes idées du film, le réalisateur a choisi de ne pas choisir. En décidant de ne pas faire un film sur un handicap ou une maladie mentale particulière, il nous permet de rentrer plus dans une symbolique des rapports familiaux, de ces rapports de forces, que dans un réalisme forcené qui flouerait le message.
Thomas Blanchard dans "Préjudice"

Thomas Blanchard dans "Préjudice"

© WrongMenNorthSPRL

Mythique

Car il y a surtout une part d'irréel chez ce personnage en porte-à-faux. Cette scène de pluie, surréaliste, à la lenteur magnifique, enveloppée de rythmes haletants, presque vaudous. Une dimension presque mythique. Dans ses déplacements. Comme ce plan séquence magistral, où, après que sa mère l'ait enfermé dans la cuisine, il revient dans le salon par on ne sait où, carte de l'Autriche à la main. Il veut faire ce voyage qu'il prépare depuis des années, avec une minutie, une abnégation et un entrain sans pareils. Et y aller avec son père, le seul qui l'écoute et qui tente de le comprendre. Mais sa mère ne veut pas s'y résoudre. Il n'est pas prêt, d'après elle.

"Festen"

Et c'est là, à partir d'une devinette, une petite devinette, que le repas de famille va basculer et se transformer en drame diffracté. Un peu comme ce moment où, dans le "Festen" de Thomas Vinterberg, Christian se levait pour révéler, au cours d'un repas de famille, qu'enfants, sa sœur et lui avaient été violés par leur père. "Une maman a trois enfants et deux pommes. Comment fait-elle pour donner la même chose à chaque enfant sans en punir un ? ", souffle Cédric. Voilà tout l'enjeu de cette histoire. De ce préjudice dont il se sent victime depuis toujours, par rapport à sa sœur et à son frère Laurent, toujours absent des débats. Absent de ce procès familial à la dimension infiniment théâtrale. D'enfant, Cédric n'en aura sans doute jamais. De voyage, il ne pourra certainement pas en faire. Sa colère, sa rage vont éclater.

Nathalie Baye, Ariane Labed, Arno et Thomas Blanchard dans "Préjudice"

Nathalie Baye, Ariane Labed, Arno et Thomas Blanchard dans "Préjudice"

© WrongMenNorthSPRL

Et au fur et à mesure, on se demande qui a véritablement un problème dans cette famille. Et qui fait subir un préjudice à l'autre ? Ce fils différent, qui, à 30 ans, a encore besoin de sa mère comme un enfant ? Ou cette mère, qui lui refuse tout, sans jamais laissé paraître la moindre once d'affection ?
 
Et si cette allusion à l'Autriche n'était tout simplement pas un joli clin d'œil à Haneke ? À sa minutie, sa précision, sa volonté de ne jamais tomber dans le mélodrame ? À son absence de manichéisme, de sensationnalisme. À l'ambivalence des relations dans une cellule humaine ? Antoine Cuypers semble le faire, sans prétention esthétique, mais avec une intensité et une maîtrise rares. Et à la faveur d'un scénario, co-écrit avec Antoine Wauters, habilement ambigüe et d'acteurs qui excellent dans le contre-emploi. Tous s'attellent à nous livrer cette jolie peinture de l'horreur ordinaire.

LA FICHE

Drame d'Antoine Cuypers - Avec Nathalie Baye, Arno, Thomas Blanchard et Ariane Labed - Durée : 1h45. Sortie le 3 février 2016.

Synopsis : Lors d’un repas de famille, Cédric, la trentaine, vivant toujours chez ses parents, apprend que sa soeur attend un enfant. Alors que tout le monde se réjouit de cette nouvelle, elle provoque chez lui un ressentiment qui va se transformer en fureur. Il tente alors d’établir, aux yeux des autres, le préjudice dont il se sent victime depuis toujours. Entre non-dits et paranoïa, révolte et faux-semblants, jusqu’où une famille peut-elle aller pour préserver son équilibre ?