Mode et cinéma, le "Je t'aime, moi non plus" permanent

Par @Culturebox
Mis à jour le 18/06/2016 à 17H01, publié le 18/06/2016 à 12H23
Elle Fanning dans "The Neon Demon"

Elle Fanning dans "The Neon Demon"

© Koch Media

Deux films dressent ce mois-ci un portrait au vitriol de l'univers de la mode. "The Neon Demon" et "L'Idéal". Occasion de revenir sur les liens entre cinéma et mode, deux univers brillants qui ne cessent de se toiser.

En ce mois de juin, la tendance est à la mode bashing. Dans "L'Idéal", Frédéric Beigbeder décrit un univers où les mannequins sont interchangeables comme sur le site de rencontre Tinder. Pour trouver la perle rare, le nouveau visage de leur agence, bref la fille idéale, Gaspard Proust et Audrey Fleurot devront traverser toute la Russie.
Alors que Beigbeder mise sur l'humour pour montrer à quel point l'univers de la mode est superficiel, le réalisateur suédois Nicolas Winding Refn (à qui l'on doit "Drive") choisit un ton plus dramatique. Dans "The Neon Demon", l'angélique Elle Fanning découvre la cruauté du mannequinat qui va jusqu'à dévorer (littéralement) les tops model. A Cannes, le film a divisé la critique, entre célébration d'un génie psychédélique et dénonciation d'un long-métrage "grotesque" 

Deux tonalités pour une même thématique. Preuve, s'il fallait encore une, que la mode et le cinéma sont intimement liés. Déjà en 1955 dans "Rêves de femmes", Bergman décrit avec noirceur cet univers si fermé. Avec le temps, l'image d'Epinal s'effrite: "Après avoir fait rêver beaucoup (jolies filles, fêtes dionysiaques, robes couture) les dérives du recrutement des mannequins a été "dénoncé" depuis quelques années - anorexie, harcèlement, quotidien hardcore à attendre en casting ou à voler des heures durant en avion. Le tout peut ternir l'image glamour des top model" explique la journaliste culturelle Sophie Rosemont.

En 2006, la mort d'un jeune mannequin brésilien choque l'opinion publique. Ana Carolina Reston, 18 ans, meurt des suites d'une infection urinaire. Elle mesure alors 1m74 pour 40 kilos. L'affaire soulève des débats, notamment sur le poids minimum à avoir pour pouvoir défiler.

Mannequins vs créateurs

La même année sort sur les écrans "Le Diable s'habille en Prada". Andrea Sachs (Anne Hathaway), jeune journaliste, découvre la rédaction du magazine de mode Runway, géré avec fermeté par la tyrannique Miranda Presley (Meryl Streep) qui va jusqu'à surveiller le poids de ses employés. C'est avec humour que le réalisateur David Frankel évoque les dérives du milieu.

D'autres productions sont plus réalistes à l'instar du documentaire Girl Model. On y suit une jeune Russe de 13 ans qui découvre le métier de mannequin, de son pays natal à Tokyo, entre espoirs et déceptions.

Alors que le cinéma tend à représenter les mannequins comme les perdantes du milieu, presque des victimes aux mains d'un système qui les dépassent, les créateurs sont quant à eux placés sur un piédestal. En 2014, deux films retraçant la vie et l'œuvre d'Yves Saint Laurent sortent à quelques mois d'intervalle.

Pour Véronique Le Bris, auteur du livre "Fashion et Cinéma" et fondatrice du site ciné-woman, cette dichotomie s'explique très simplement : "Les femmes sont les éternelles faire-valoir, c'est aussi vrai dans la mode que le cinéma d'ailleurs. Les réalisateurs et les couturiers sont vus comme des créateurs contrairement aux actrices et mannequins."

Celles qui portent une double casquette

Pourtant, elles sont nombreuses à être passées du podium à la toile. Avant de briller sur grand écran, Laetitia Casta a été la coqueluche des créateurs. Plus récemment, Cara Delevigne ou Emily Ratajkowski ont sauté le pas. Après avoir été le visage de Burberry, Cara Delevigne devient la nouvelle idole des jeunes grâce au film "La face cachée de Margo". Emily Ratajkowski passe de la mode à la musique puis au cinéma en jouant la maîtresse de Ben Affleck dans le dernier thriller de David Fincher, "Gone Girl". Et ça marche également dans l'autre sens, à un détail près : "Les actrices sont plus égéries des grandes marques que mannequins à proprement parler puisque la plupart n'ont pas le physique des podiums. Ça explique aussi pourquoi elles prêtent leur visage plutôt à l'univers du parfum" analyse Véronique Le Bris.

Dans les années 1990, les mannequins étaient sous les feux des projecteurs, aussi connus sur les podiums qu'en dehors. Aujourd'hui ce sont les actrices qui sont les "vitrines" des grandes marques, "les maisons de couture voient en elles leur nouveau vecteur de communication" ajoute Véronique Le Bris. Dior l'a bien compris. La maison de luxe habille les actrices depuis sa création dans les années 1940. Lors du tournage du "Grand Alibi" d'Alfred Hitchcock, Marlene Dietrich a exigé une robe Dior sous peine de ne pas travailler. Toutes les tenues portées par Ava Gardner dans "La petite hutte" sont de Dior. Une année plus tard, la maison habille Ingrid Bergman dans "Indiscret". Aujourd'hui, la maison compte parmi ses égéries Jennifer Lawrence, Nathalie Portan ou encore Mila Kunis.

Les acteurs ne sont pas en reste comme en témoignent les spots publicitaires mettant en scène Johnny Depp, Robert Pattinson ou encore Alain Delon du temps des "Aventuriers" de Robert Enrico. Alors qu'auparavant Dior et les autres maisons cherchaient à s'imposer sur les écrans, aujourd'hui elles sont surtout présentes dans les "à côté" du cinéma. Résultat: les promotions sont devenues des moments à saisir pour faire sa publicité.

Selon Véronique Le Bris "le tapis rouge représente un prolongement du défilé pour les marques" qui jouent des coudes pour habiller les actrices, notamment lors de la montée des marches à Cannes. La stratégie semble fonctionner autant pour les marques que les égéries. Charlize Theron est aussi connue pour ses films que son fameux "J'adore, Dior". Le spot a tellement marqué les esprits qu'il a fait l'objet de parodies, de Florence Foresti à Sophie Marceau. Encore un clin d'œil un brin moqueur du cinéma à la mode, deux univers qui adorent se détester, sans doute pour longtemps.