La tragédie du roi "Steve Jobs" par Danny Boyle

Par @Culturebox
Mis à jour le 18/02/2016 à 12H37, publié le 03/02/2016 à 14H46
Michael Fassbender dans "Steve Jobs"

Michael Fassbender dans "Steve Jobs"

© Universal Pictures International France

Avec "Steve Jobs", Danny Boyle nous livre un portait en trois actes, intimiste et sombre, du gourou d’Apple, sans jamais rien montrer de ses mythiques conférences. Un film surprenant versant parfois dans le sentimentalisme.

La note Culturebox

3
3/5
Danny Boyle n'a peur de rien. Surtout pas de l’inconnu. Qui d'autre peut se targuer aujourd’hui de passer d'un thème à l'autre avec la même aisance ? La même conviction. La drogue et l’alcool, dans l'Edimbourg des nineties avec "Trainspotting" (1996). La liberté, dans un éden insulaire avec "La Plage" (2000). La pauvreté des bidonvilles de Bombay dans "Slumdog Millionaire" (2008). Ou l'assourdissante solitude d'un homme dans "127 heures" (2010). Rien ne semble pouvoir arrêter ce cinéaste démiurge. Pas même un autre démiurge, 2.0 celui-ci.
 
Pourtant l'expérience avait déjà été tentée, il y a seulement deux ans, avec "Jobs" de Joshua Michael Stern, avec, pour incarner le gourou d'Apple, un Ashton Kutcher pas très inspiré pour un film qui ne l'était guère plus. Le biopic, qui se targuait de nous faire "découvrir l'homme derrière l'icône", semblait en réalité plus s'atteler à assurer la conversion de son acteur comique en ne loupant aucun des clichés de la success story à l'américaine. Un film sans ambition, bien loin de ce que pouvait représenter le créateur Jobs.


Surprenant

Rien de tout ça dans ce nouveau Danny Boyle à qui, et c'est le moins que l'on puisse dire ici, on ne peut pas reprocher l'absence de prise de risque. Car outre le monument auquel il s’attaque, c’est tout le film qui surprend. Il ne ressemble en rien au biopic classique auquel on aurait pu s’attendre.
 
Il y a, entre ce "Steve Jobs" et le brillant "The Social Network" de David Fincher, comme un petit air de famille. Dans la théâtralité. La tragédie shakespearienne. Et ce n'est pas un hasard. Car on trouve derrière l'un et l'autre, Aaron Sorkin, le scénariste virtuose à qui l'on doit également le non moins brillant "Stratège" de Bennett Miller. Un film économico-scientifique sur le baseball, ce sport auquel personne ne pige rien "pas même les américains" et qui parvenait, contre toute attente, à nous bluffer.

Pièce

Cette fois, en guise de biopic, le scénariste nous propose une pièce en trois actes. Elle se déroulera dans les coulisses, quelques instants avant le lancement de trois produits emblématiques ayant ponctué la carrière de Steve Jobs, sans jamais rien montrer de ses conférences devenues mythiques. Le Macintosh, en 1984. NeXt en 1988. Et l’iMac en 1998 qui fera de lui le grand manitou d’Apple. Trois époques et trois formats d’images différents. Le 16 mm, le 35 et le numérique.
Michael Fassbender-"Steve Jobs"

Michael Fassbender-"Steve Jobs"

© François Duhamel
 
Et dans chaque chapitre, la même galerie de personnages. La commerciale, fidèle de toujours, Joanna Hoffman (Kate Winslet), le geek de l’ombre, Steve Wozniak (Seth Rogen), ou le directeur général, John Sculley (Jeff Daniels) gravitent autour de la stature d'un Steve Jobs (Michael Fassbender) qu’un biopic, enfin, vient titiller.

Nous ne sommes pas là dans l’hommage béat mais dans un portrait infiniment plus réaliste. Presque impressionniste puisqu’il brasse toute la vie de Jobs dans cette trilogie. Comme si elle s’était jouée avant chacune des ces trois conférences. Un portrait plus intimiste et donc plus sombre de ce génie visionnaire autant que tyrannique. À la lisière du sadisme envers ses collaborateurs et qui ne se résoud même pas à reconnaître sa petite fille qui ne demande que ça.

Kate Winslet et Michael Fassbender dans "Steve Jobs"

Kate Winslet et Michael Fassbender dans "Steve Jobs"

© François Duhamel

Sentimentalisme

Michael Fassbinder livre une prestation impressionnante et habitée en tortionnaire obsessionnel, autiste et incapable d’exprimer ses sentiments. Quand aux autres personnages, s’ils servent plus de faire-valoir, ils n’en restent pas moins très convaincants. Il n’empêche, quelque chose cloche. Comme si, cette fois, la mise en scène de Boyle n’était pas à la hauteur. Pas à la hauteur du scénario.

Comme si la structure du récit ne collait pas à cette caméra virevoltante, à ces cadrages volontairement mal assurés et au montage frénétique du cinéaste. Tout va trop vite dans ce portrait en mouvement de ce génie bigarré, jusqu’à sombrer, comme souvent chez Boyle, dans la facilité et le sentimentalisme en fin de film. Peut-être David Fincher, qui devait d’abord mettre en scène cette histoire, eut-il donné à sa réalisation quelque chose de plus passionnant. Plus haletant.

LA FICHE

Biopic de Danny Boyle - Avec Michael Fassbender, Kate Winslet, Seth Rogen et Jeff Daniels - Durée : 2H02. Sortie le 3 février 2016.

Synopsis : Dans les coulisses, quelques instants avant le lancement de trois produits emblématiques ayant ponctué la carrière de Steve Jobs, du Macintosh en 1984 à l’iMac en 1998, le film nous entraîne dans les rouages de la révolution numérique pour dresser un portrait intime de l’homme de génie qui y a tenu une place centrale.

Reportage PY.Salique, S.Gorry, E.Félix, H.Possetto