"Fuocoammare" : les trois raisons qui nous obligent à voir ce documentaire

Par @Culturebox
Publié le 05/10/2016 à 19H09
"Fuocoammare" de Gianfranco Rosi

"Fuocoammare" de Gianfranco Rosi

© Copyright 21 Uno Film

"Fuocoammare" représentera l'Italie lors de la prochaine cérémonie des Oscars. Le réalisateur Gianfranco Rosi consacre ce documentaire à l’île de Lampedusa où débarquent les migrants après leur traversée de l'enfer. Il faut voir ce film exceptionnel.

A l’entrée du cinéma, une femme annonce le titre du film qu’elle souhaite voir. « C’est, je crois, Fulo…. Are… ». De l’autre côté de l’hygiaphone, la caissière est plus que perplexe. Elle s’escrime à parcourir l’écran de son ordinateur. Rien n’y fait. Pas de film « Fullare » au programme. « C’est sur les migrants, paraît que le film est formidable », plaide la cinéphile du dimanche matin. « Là, j’ai bien un documentaire, italien, je crois. Attendez, cela s’intitule Phuokoamaré » Sourire éclatant de la cliente qui commençait à douter : « Tout à fait. Faut absolument que je le voie. C’est Jacqueline, ma meilleure amie qui me l’a conseillé… ».Cette anecdote est pure vérité. Il se fait que Jacqueline a parfaitement raison. Alors, voici pourquoi, vous aussi, vous serez obligé, de vous précipiter à la prochaine séance de "Fuocoammare".

Première vertu : parler des migrants sans être accablant

C’est la structure même de Fuocoammare qui permet de voir ce film de 1h49 sans se sentir pointé du doigt, culpabilisé, écrasé. Et oui, devant l’horreur que vivent ces milliers d’êtres humains venus d’ailleurs, on se sent épouvantablement impuissants… Alors un film qui parle des migrants, des réfugiés hommes, femmes et enfants en perdition, au bas mot cela intimide… Détrompez vous. En fait, c’est vous qui êtes au cœur de ce documentaire. Fuocoammare nous représente. Avec ce terrible et simple constat que la mort massive est là toute proche, mais que la vie, nos vies, continuent malgré tout.

L’île de Lampedusa où débarquent les migrants, est aussi riche, diverse, et banale que Paris, Lille ou Perpignan. Elle cohabite avec ce que produit chaque jour la barbarie. Ni plus ni moins avec rires et répétitions du quotidien. Comme partout ailleurs, on y écoute la radio – ici, on adore les vieilles mélodies siciliennes-. On y prépare et déguste la cuisine familiale – ici, on adore les spaghettis aux fruits de mer, et ça fait des grands slurps -. On y fait son lit avec soin –ici, on adore terminer le rangement de la chambre par une bise à la statuette de madonne-.

Les enfants ont aussi leur rêve. Celui de Lampedusa se nomme Samuel. Il est extra. Ce fils de pêcheur fabrique des frondes avec méthode, part à la rencontre des oiseaux la nuit, et porte des lunettes pour raviver l’un de ses yeux, trop paresseux. Bref, Samuel, ne voit pas bien les choses, un peu comme nous avec celles et ceux qui débarquent sur nos côtes. Il est vrai qu’en ce moment, la planète vit un énorme problème de cécité. L’enfant de 12 ans converse avec le médecin de famille comme un adulte de 50 ans le ferait. « J’ai du mal à respirer parfois, ce ne serait pas un début d’anxiété, ça ? » Le médecin justement est le seul à faire le trait d’union entre les victimes qui débarquent à jet quotidien et le reste de l’île. Il confesse qu’il n’en peut plus de, constater s’ils ont ou pas la galle, faire des prélèvements sur les cadavres, croiser des femmes violées. Tout cela, il le dit simplement, dans un souffle qui ne se lamente pas: « les gens me disent, tu fais ça depuis longtemps. Tu es habitué. En fait, on ne s’habitue pas, jamais. Trop de morts, femmes, enfants… »
"Fuocoammare" de Gianfranco Rosi © Copyright 21 Uno Film
Tranquillement, le docteur Pietro Bartolo force l’admiration. Un moment du film glace le spectateur. Les appels radio des migrants. Supplications d’un bateau qui coule. Exhortations pour une intervention d’urgence extrême. Celles et ceux qui parlent, meurent en direct. Mais, pour l’heure à Lampedusa, la force de la vie demeure la plus forte.

Deuxième vertu : tout montrer avec une intelligente distance

C’est le secret de fabrication de ce film. Sous nos yeux, des vies se déroulent ou viennent de s‘achever, mais une distance vous préserve de la dévastation des sentiments. L’enfant, l’animateur de radio, la vieille dame, le médecin, les migrants, chacun est placé dans son contexte. Le cadre renseigne. Il ne bouge pas et s’il y a mouvement de caméra, il se fait avec précaution. Rien n’est tourné à l’épaule, tout (ou presque) est sur pied et cela donne le sentiment d’une rare fluidité où l’on a le temps d’apprécier, comprendre ce que l’on voit dans un cadre composé. Ainsi posée, cette image vous donne l’intelligence de ce qu’elle montre. Lampedusa s’offre ainsi au petit matin, ou dans la nuit. Et l’on comprend son âpreté, et sa force d’existence quotidienne.
"Fuocoammare" de Gianfranco Rosi. © Copyright 21 Uno Film
Tous les personnages agissent avec application, minutie dans ce qu’ils font. Tout est grave, superbe, et pour employer un vieux mot, naturel. Comprendre la fabrication d’une fronde, comprendre la préparation des poulpes, comprendre comment se manie une barque et ses rames, ce film est un apprentissage heureux sur fond de tragédie. Car l’on comprend aussi comment l’on réceptionne les migrants, comment les pneumatiques des sauveteurs dégagent les plus faibles, comment on hisse toute l’embarcation à bord des navires militaires, comment les médecins décident le traitement de chacun, comment on meurt étouffé à fond de cale… Et pour quel prix l’on risque sa vie : 1500 dollars si le réfugié veut être sur le pont supérieur, 1000 pour le rez de chaussée, 800 dans la cale. Les tarifs tous risques de la traversée.

Troisième vertu : tout filmer avec respect

Gianfranco Rosi prend le temps dans l’agencement de son montage, comme il a pris le temps de prendre connaissance de son sujet. Plus d’un an à côtoyer la population de Lampedusa et les sauveteurs de la marine italienne. Qualité de l’approche, respect du sujet. Les corps, les mots, les pensées s’expriment. On sourit, on frémit, à aucun moment l’on se moque. Les migrants chantent leur mortel périple, se recouvrent des couvertures de survie dans la nuit, comme des échantillons dorés dans l’obscurité, et lorsqu’ils ne sont plus de ce monde, aucun gros plan sur les dépouilles ou les visage.
"Fuocoammare" de Gianfranco Rosi -- © Copyright 21 Uno Film
Fuocoammare montre délicatement un scandale mondial. Il prend le chemin de l’écolier et lui accorde autant d’importance que celui d’une grand-mère qui confie à son petit fils que pendant la guerre, des lumières rouges apparaissaient sur la mer. « On disait alors que c’était Fuocoammare, la mer était en feu, c’était la guerre » explique-t-elle. « La guerre », répète l’enfant. Une guerre qui nous implique au coin de la rue à Calais, ou sur le pont du porte-avions Charles de Gaulle. Une guerre qui bouscule, bouleverse. Hier 6000 personnes ont été sauvées, avant-hier 4600… Une guerre qui nous oblige à voir Fuocoammare. 

LA FICHE

Documentaire italien de Gianfranco Rosi - durée : 1h49
Synopsis : Samuele a 12 ans et vit sur une île au milieu de la mer. Il va à l'école, adore tirer et chasser avec sa fronde. Il aime les jeux terrestres, même si tout autour de lui parle de la mer et des hommes, des femmes, des enfants qui tentent de la traverser pour rejoindre son île. Car il n'est pas sur une île comme les autres. Cette île s'appelle Lampedusa et c'est une frontière hautement symbolique de l'Europe, traversée ces 20 dernières années par des milliers de migrants en quête de liberté.