"Chocolat" : Omar Sy sacré Auguste noir

Par @Culturebox
Mis à jour le 04/02/2016 à 19H24, publié le 03/02/2016 à 09H49
Omar Sy dans "Chocolat"

Omar Sy dans "Chocolat"

© 2015 Mandarin Cinéma - Gaumont / Julian Torres

Avec "Chocolat", Roschdy Zem nous fait son récit de l'histoire de Rafael Padilla, alias "Chocolat", clown adulé à la Belle Époque et premier artiste noir de la scène française. Et du duo comique qu'il formera avec Footit. Un film maîtrisé et incandescent.

La note Culturebox

4
4/5
Comment ne pas penser à "Vénus noire" ? Abdellatif Kechiche y retraçait, de façon froide et éprouvante, le parcours de Sarrtjie Baartman, la "vénus Hottentote", véritable bête de foire entre le Londres et le Paris du début du XXe siècle. Pourtant, cent ans séparent ces deux histoires.
 
Pour son quatrième long métrage, Roschdy Zem, à l'image de Kechiche, abandonne les chroniques contemporaines auxquelles il nous avait habitué pour un récit historique en costume.
 
Nous voilà donc à la fin du XIXe siècle. Dans un minable cirque de province, un grand Noir dégingandé joue les sauvages. C'est Kananga. En tout cas, c'est comme ça que tout le monde l'appelle dans le cirque de Monsieur Delvaux (Frédéric Pierrot), petite cour des miracles sous chapiteaux. Avec un nain, "la plus grosse femme du monde", ou un cracheur de feu, son rôle à lui, c'est de faire peur aux enfants. Et ça marche.
Frédéric Pierrot dans "Chocolat"

Frédéric Pierrot dans "Chocolat"

© 2015 Mandarin Cinéma - Gaumont / Julian Torres

Coups de pied au derrière

Jusqu'au jour où il fait la rencontre de Footit (James Thierrée), un clown en perte de vitesse qui veut se relancer. Et pour ça, il a une idée. Former un duo comique inédit avec Kananga. D'un côté, le clown noir souffre-douleur et de l'autre, le clown blanc autoritaire, monstre de travail plein d'abnégation et d'ambition. Il va tout lui apprendre. À bouger mais surtout à recevoir des gifles et des coups de pieds au derrière.
 
La formule fonctionne à merveille. Les spectateurs en redemandent. Et le succès ne va pas tarder à frapper à la porte de leur taudis miteux, en la personne d'Oller, imprésario, maître d'œuvre légendaire de la fête parisienne de la Belle Epoque et directeur du cirque le plus prestigieux de la capitale, le Palais des Pantomimes. Un rôle joué par Olivier Gourmet qui, ironie de l'histoire, campait celui d'un forain ravi d'exposer sa négresse dans la "Vénus noire" de Kechiche.

Histoire occultée

Leur ascension sera vertigineuse. Et désormais Kananga sera "Chocolat". La foule est hilare devant leurs pitreries. Ils deviennent alors la coqueluche du Tout-Paris. Le duo clown blanc/Auguste est né.
Omar sy, James Thierrée "Chocolat"

Omar sy, James Thierrée "Chocolat"

© Julian Torres / Mandarin Cinéma - Gaumont

Mais les choses ne vont pas tarder à se gâter. Grisé par sa gloire subite, accro aux femmes, aux jeux et aux drogues, mais surtout désireux d'être reconnu, enfin, pour lui-même, Chocolat entamera une descente aux enfers dont il ne se relèvera pas. Cette histoire, occultée puis oubliée, est celle de Rafael Padilla. Esclave affranchi arrivé de Cuba, qui sombrera dans l'alcoolisme et la dépression pour mourir dans la misère en 1917, à 49 ans.
 
Après "Bodybuilder", "Omar m'a tuer" et "Mauvaise foi", qui abordait chacun à leur façon le thème du racisme, Roschdy Zem choisi de creuser encore un peu plus son sillon. De l'affronter même. Brutalement. Directement. Dans cette société blanche, raciste et sadique.

Représentations

Une mise en scène sobre et maîtrisée pour un cinéaste qui démontre une nouvelle fois tout son talent dans la direction d'acteurs. Omar Sy est époustouflant dans un rôle tragi-comique qu'on aimerait à le voir camper plus souvent. D'une profondeur incomparable, il semble poser une question essentielle. Peut-on échapper à son destin ? 
Omar Sy, "Chocolat"

Omar Sy, "Chocolat"

© Julian Torres / Mandarin Cinéma - Gaumont

Quant à James Thierrée, comédien, metteur en scène, acrobate, musicien et accessoirement petit-fils de Charlot, il est tout simplement bluffant. C'est lui, que l'on avait déjà adoré voir se livrer à une bataille sensuelle avec Sara Forestier dans "Mes séances de lutte" de Jacques Doillon, qui donne au duo, à ce couple, sa crédibilité. Une tension prégnante s'installera entre eux, à la faveur d'un scénario habile qui se focalise surtout sur l'évolution de leur relation.
 
Car Chocolat ne tardera pas à réaliser qu'après tout, il n'est que "le nègre à qui on botte les fesses", faisant s'esclaffer le Paris de la Belle Époque. Un Paris dont la reconstitution beaucoup trop soignée, avec entre autre cette photographie ultra lumineuse, semble un peu engoncer Omar Sy et ses folies. Cet acteur "qui est au cinéma ce que Chocolat était au spectacle vivant", selon Roschdy Zem. Comme si, cent ans plus tard, certaines analogies pouvaient persister. Voilà la véritable réussite d'un film qui joue perpétuellement sur les représentations. Celles d'hier et d'aujourd'hui.

 

LA FICHE

Biopic de Roschdy Zem - Avec Omar Sy, James Thierrée, Clotilde Hesme et Olivier Gourmet - Durée : 1h50. Sortie le 3 février.

Synopsis : Du cirque au théâtre, de l'anonymat à la gloire, l'incroyable destin du clown Chocolat, premier artiste noir de la scène française. Le duo inédit qu'il forme avec Footit, va rencontrer un immense succès populaire dans le Paris de la Belle époque avant que la célébrité, l'argent facile, le jeu et les discriminations n'usent leur amitié et la carrière de Chocolat. Le film retrace l'histoire de cet artiste hors du commun.

Reportage V.Delahautmaison, A.Marguet, E.Riou.