"Céline" malgré tout : quand Emmanuel Bourdieu dévoile l'écrivain

Par @Culturebox
Mis à jour le 09/03/2016 à 09H03, publié le 05/03/2016 à 14H59
Denis Lavant dans "Louis-Ferdinand Céline. Deux clowns pour une catastrophe" d'Emmanuel Bourdieu.

Denis Lavant dans "Louis-Ferdinand Céline. Deux clowns pour une catastrophe" d'Emmanuel Bourdieu.

© Pierre Collier

Alors qu'il vit en exil au Danemark avec sa femme Lucette au lendemain de la guerre, accusé de collaboration, Céline reçoit la visite et le soutien inattendus d'un intellectuel américain… et juif. La rencontre, explosive, s'avère surprenante et ambivalente. "Céline. Deux clowns pour une catastrophe" est l'adaptation du récit de Milton Hindus : un film savoureux et efficace d'Emmanuel Bourdieu.

La note Culturebox

4
4/5
Sale temps pour Louis-Ferdinand Céline au lendemain de la guerre. Déjà très affecté par dix-huit mois passés en prison à Copenhague, il vit exilé avec sa femme Lucette, dans une maison délabrée de la campagne danoise. Et aucun espoir de revenir en France de sitôt, car il est accusé de haute trahison. A-t-il collaboré avec les nazis ? En 1951, sous son vrai nom de Louis Destouches, il sera amnistié par le Tribunal militaire. Mais en attendant, l'écrivain qui avant la guerre, était porté aux nues par le succès du "Voyage au bout de la nuit", est aujourd'hui un véritable paria. Mal vu, et menacé.

Soutien inespéré

C'est dire si, en cette année 1948, le soutien d'un jeune et prometteur universitaire américain, juif de surcroît, un certain Milton Hindus, arrive comme un miracle. Fou du génie littéraire de Céline, il a déjà réussi à faire signer une pétition en sa faveur par de grands noms de la littérature, dont Henry Miller. Mieux : il décide de braver l'anathème promis par une partie de l'intelligentsia américaine (surtout celle installée en France) en allant s'entretenir avec son idole, dans le trou perdu danois où il se terre. L'histoire est vraie, racontée dans son livre "L. F. Céline tel que je l'ai vu" (édité en France par L'Herne).

Emmanuel Bourdieu ("Les amitiés maléfiques", etc.) l'a adapté dans un film savoureux, ramassé et efficace. Par bonheur, le réalisateur n'a pas été tenté par un biopic déguisé, ni trop voulu élargir le propos en une grande fresque politique. Les images d'archive en ouverture du film, montrant des collabos français traînés dans la boue en 1945, sont là pour resituer le cadre. Mais le propos de Bourdieu, lui, se resserre très vite sur la rencontre.

Trio amoureux

Et il en montre finement l'ambivalence. A bien des égards, le trio formé par Céline, Hindus et Lucette est un trio amoureux qui agit dans tous les sens. Admiration littéraire, relation de maitre à disciple, amour filial du couple envers le jeune Milton, ou encore rapport de séduction très appuyé (mais jamais ambigu) entre Lucette et Hindus. Le film offre de jolis moments où le rapport au physique, très naturel chez les Céline, trouble profondément l'américain Hindus, beaucoup plus puritain.
Denis Lavant, Géraldine Pailhas et Philip Desmeules dans "Celine" de Bourdieu.

Denis Lavant, Géraldine Pailhas et Philip Desmeules dans "Celine" de Bourdieu.

© JEM Production

En même temps, inespérée et souhaitée, cette rencontre n'en demeure pas moins contre nature. Moins parce qu'elle oppose un homme juif à un antisémite que parce que les intérêts des trois protagonistes sont divergents. Céline ne voudrait voir en Milton Hindus que l'avocat de sa cause lors d'un futur procès, alors que ce dernier est avant tout animé par une ambition littéraire. Mais Hindus, on le comprend, cherche aussi à faire un "coup" en écrivant un livre sur un auteur qui sent le soufre… "Il est venu chercher la gloire sur mon dos", dit Denis Lavant dans les habits de Céline. Il n'a pas tout à fait tort. Le mensonge est de tout bord. Cette divergence donne de cocasses dialogues de sourds, comme lorsque Hindus cherche à interroger son idole sur son prochain livre et ce dernier répond en évoquant… son intention de "créer un comité de réconciliation des juifs et des aryens !". Le comédien Philip Desmeules, acteur de théâtre de la scène londonienne parvient à trouver cet équilibre instable entre vraie et fausse ingénuité.

Il y a enfin Lucette qui, plus stratège encore qu'Hindus, voudrait que les ambitions des deux hommes se rejoignent, seule solution à ses yeux, pour s'assurer de rentrer en France : "un juif qui veut défendre Céline", dit-elle, "c'est une aubaine inespérée !" Le port droit, déterminée, et séductrice à souhait, Géraldine Pailhas est remarquable dans ce rôle.

Antisémitisme

Mais la tâche de Lucette est ardue tant Céline ne parvient pas, lui, à se maîtriser. Son arrogance, visible dès les premières scènes du film laisse rapidement la place à ses expressions les plus viles, mélange de râlerie, mépris, racisme et surtout antisémitisme. "Voilà le rabbin", lance-t-il à son épouse à propos de Hindus qui partage alors leur quotidien. Et puis, toujours plus précisément : "Ils ont gagné la guerre" ou "Les juifs ont une part de responsabilité dans la guerre", jusqu'au discours négationniste ("il n'y a jamais eu de persécution des juifs en France").
Denis Lavant en Louis-Ferdinand Céline dans "Céline. Deux Clowns pour une catastrophe" d'Emmanuel Bourdieu.

Denis Lavant en Louis-Ferdinand Céline dans "Céline. Deux Clowns pour une catastrophe" d'Emmanuel Bourdieu.

© Emmanuel Crooy

Denis Lavant campe magistralement le rôle de Céline. Son soupir respire le mépris, son sourire tour à tour l'intelligence, la moquerie, l'amour. Pas de ressemblance, pas de mimétisme, mais un verbe qu'il porte comme nul autre. Car Denis Lavant ne découvre pas la verve célinienne. Pendant quelques années, le comédien a fait vivre une pièce, "Faire danser les alligators sur la flûte de pan", d'après des correspondances de Céline. Il n'était pas dans sa peau, nous avait-il dit : "moi je garde ma peau, mais je travaille sur une partition. C’est de là que je tire la moelle du personnage, en l’occurrence de l’homme car ici c’est particulier, c’est du vécu. Dans la partition il y a l’humanité, la cadence, la respiration, de l’écrivain. Donc c’est en la scrutant le plus loin possible qu’on y parvient".

Interpréter Céline

"Céline. Deux clowns pour une catastrophe" évoque la question du lien entre une œuvre littéraire et son auteur, mais ne l'aborde pas frontalement comme thème. L'attitude inacceptable de Céline, son antisémitisme non dissimulé marqueront durablement Milton Hindus, mais c'est la déception personnelle, humaine qui est en jeu. De même, le film ne répond pas à la question de la culpabilité (de collaboration avec les nazis) ou pas de Céline. Il est suggéré par l'écrivain lui-même qui dit "ne pas avoir d'idées" et n'avoir "jamais été fasciné par Hitler".

Comme comédien, Denis Lavant s'était également longuement interrogé sur la pertinence d'interpréter Céline. "Qu’est-ce qui justifie qu’on cite toutes les pulsions inacceptables de Céline et en particulier son antisémitisme, qui est flagrant, pas même dissimulé ?", nous avait-il lancé en 2014. Et de poursuivre : "j’y ai répondu : d’abord, historiquement, il y a là quelque chose de très banal dans la pensée commune, populaire de l’époque. Céline est un homme de son temps, mais dans l’excès de tout cela. Il en devient même le bouc émissaire, car il se charge de toute la saloperie humaine de son époque. Le deuxième aspect qui m’intéresse, est humain et plus atemporel : c’est ce qu’il y a de dangereux dans la carcasse humaine. Ce qui, brusquement, a besoin de se définir par rapport à la haine d’un autre. Ce sont des pulsions très malsaines qui retentissent particulièrement en période de crise, comme aujourd’hui".

LA FICHE

Film français d'Emmanuel Bourdieu – Durée : 1h37 – Sortie : 9 mars 2016 Synopsis : 1948. Accusé par la justice française d’avoir collaboré avec les Nazis, Louis-Ferdinand Céline s’est exilé au Danemark avec sa femme, Lucette. Milton Hindus, jeune écrivain juif américain, qui l’admire et le soutient avec ferveur, le rejoint au fin fond de la campagne danoise, avec l’intention de tirer de leur rencontre un livre de souvenirs. De la confrontation entre les deux hommes, personne ne sortira indemne…